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Emmanuel Terray - CEDETIM et Ligue des droit de l’Homme




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La migration, des causes multiples

PAR Emmanuel Terray - CEDETIM et Ligue des droit de l’Homme


Politiques,, économiques, culturelles… les causes du départ sont multiples. A ne considérer la migration que comme une conséquence de la pauvreté, on en oublie qu’elle est aussi inscrite dans le fonctionnement même de nos sociétés.


La cause la plus souvent invoquée pour expliquer les migrations contemporaines, c’est la misère au sens économique du terme, c’est-à-dire l’écart quantitatif des niveaux de vie entre pays riches et pays pauvres. Or, si l’on met à part les pays dits émergents, cet écart va croissant. Dès lors, le flot de la migration devrait, lui aussi, aller grandissant, et si l’on n’y prenait garde, c’est « toute la misère du monde » qui finirait par déferler chez nous.

Une option rationnelle
Comme c’est souvent le cas, cette idée reçue est très largement une idée fausse, démentie par l’expérience et les faits. Tout d’abord, si la misère au sens économique du terme était le moteur exclusif ou principal de la migration, on devrait constater un mouvement de migration uniforme à partir de tous les pays pauvres, et ce sont les plus pauvres qui devraient émigrer les premiers. Or, ce n’est pas du tout ce que l’on observe.
Les migrations proviennent pour la plupart de régions très précisément localisées et délimitées. Par exemple, près des deux tiers de la migration africaine en France viennent des bassins supérieurs des fleuves Sénégal et Niger, aux confins du Sénégal, de la Mauritanie, du Mali et de la Guinée. Il s’agit certes d’une région pauvre, mais pas davantage que bien d’autres zones voisines qui contribuent peu, ou pas du tout, à la migration. On trouve la même situation dans bien d’autres parties du monde.
Dès lors, il est clair que le facteur économique – l’écart des niveaux de vie - est pour ainsi dire surdéterminé par bien d’autres facteurs. La tradition et la culture jouent un rôle important : dans certaines sociétés, la migration fait partie du parcours que les jeunes doivent accomplir pour accéder au statut d’adultes. Des facteurs spécifiques – telle la politique de l’enfant unique imposée par le gouvernement chinois - peuvent aussi intervenir.
D’une façon générale, plutôt que de misère, il faudrait parler de désespérance. A elle seule, la pauvreté n’est pas un motif de départ : si une personne a le sentiment que par ses efforts elle peut améliorer sa situation, elle ne partira pas. Mais les migrants viennent le plus souvent de pays bloqués, verrouillés, où aucune perspective de transformation n’est concevable, où toute initiative se heurte à l’inertie, à la corruption et/ou à l’oppression, et où aucune action collective n’est possible pour changer la donne. Dans ces conditions, le départ est une option rationnelle.
De même, si la pauvreté était la cause décisive de la migration, les plus pauvres partiraient les premiers. Or à nouveau, ce n’est pas du tout ce que l’on observe. Les migrants doivent en effet être en mesure de réunir les ressources, souvent considérables, nécessaires à leur départ. Par ailleurs, la plupart d’entre eux disposent d’une formation, d’un savoir-faire qu’ils comptent bien utiliser dans le pays qui les accueillera. En fait, ils appartiennent à la classe moyenne et leur but est, non pas de devenir des assistés, mais de réussir dans leur nouvelle vie pour en faire profiter leur famille et leurs proches restés au pays.

Nomadisme et travail
Un dernier élément doit être pris en compte : l’existence, dans les pays d’arrivée, d’une offre permanente et substantielle de travail illégal, avec la complaisance des pouvoirs publics. S’il y a appel d’air, c’est là qu’il se trouve. Tout migrant sait que, dès son arrivée, il trouvera du travail : pour un salaire misérable, certes, et dans des conditions désastreuses, mais du travail quand même. Et comme l’immense majorité des migrants sont des gens courageux et déterminés, ils ne doutent pas de pouvoir à terme transformer leur situation, et accéder à de meilleurs emplois. D’un point de vue macro-économique, la migration, bien loin d’être un phénomène accidentel ou marginal, est inscrite dans les structures mêmes de notre système économique et social. Au moins dans son modèle théorique, le capitalisme implique la liberté du marché du travail comme la liberté du marché des capitaux, et de son point de vue, les obstacles qui s’opposent à la libre circulation des travailleurs – et par exemple les frontières nationales - sont des obstacles artificiels et contre nature. De même, la mondialisation encourage la migration : le capital financier doit sa suprématie à sa mobilité et le nomadisme de l’argent appelle, comme en contrepartie, un nomadisme du travail, que les migrants sont les premiers à mettre en œuvre. Pour conclure, la migration n’est en réalité que la forme prise de nos jours par l’exercice de la plus ancienne des libertés : la liberté d’aller et venir. Pendant une grande partie de l’histoire des hommes, la liberté d’aller et venir a été la définition même de la liberté : l’esclave et le serf n’étaient pas libres parce qu’ils n’en disposaient pas. Pour les migrants d’aujourd’hui, elle est un droit fondamental de la personne humaine, que rien ni personne – et les Etats moins que tout autre - ne saurait leur retirer.




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