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ONG et Syndicats : construire ensemble la démocratie
PAR David Eloy - Altermondes 1er mars 2008
Dans la société comme au sein de l’entreprise, la démocratie n’est pas un processus naturel : elle est toujours le résultat de luttes. Loin de n’être qu’un idéal figé à préserver, elle se renouvelle constamment, dans sa philosophie, dans ses pratiques. Pour preuve : la démocratie participative et la démocratie sociale qui jettent des ponts et tracent de nouvelles alliances entre ONG et syndicats.
« Le meilleur argument contre la démocratie est une conversation de cinq minutes avec l’électeur moyen ». Cette déclaration, ô combien cynique, est attribuée à Sir Winston Churchill. Quel homme, quelle femme politique s’aventurerait aujourd’hui à tenir de tels propos ? Certes, la démocratie est encore malheureusement une chimère pour bon nombre de pays. Pour d’autres elle n’est qu’une façade devant laquelle se pavanent des gouvernements autoritaires et corrompus. Mais il est impossible de nier, également, le renouveau qui s’opère aujourd’hui avec la multiplication, un peu partout dans le monde, des démarches de démocratie participative.
Boostée par l’expérience exemplaire de la Ville de Porto Alegre (Brésil), la démocratie participative a le vent en poupe. Du 10 au 12 décembre 2007, la Région Rhône-Alpes organisait la 1ère Rencontre mondiale de la démocratie participative (1). L’occasion pour plus de 1500 personnes, de 47 pays, de venir confronter leurs expériences et de repartir avec des idées neuves.
Une conquête perpétuelle
« La démocratie participative ne peut fonctionner en étant plaquée, rappelait Pierre Calame, de la Fondation pour le progrès de l’Homme, en conclusion de la rencontre. Elle s’inscrit dans un processus de redistribution des pouvoirs et des savoirs et appelle à un décloisonnement. ». Un point de vue que partagent totalement des organisations syndicales comme la CGT, FO, la FSU et l’UNSA qui avaient organisé dans le cadre de la rencontre une agora intitulée « La démocratie sociale dans les territoires et les entreprises ».
C’est une évidence : la démocratie concerne chaque citoyenne et chaque citoyen, à tous les moments de la vie, y compris dans le cadre de son travail. « Pourtant, souligne Jean-Jacques Guigon du Comité régional CGT Rhône Alpes, dès qu’il franchit la porte de son entreprise, le salarié n’est plus un citoyen à part entière, et ses droits acquis, y compris les plus fondamentaux, sont remis en cause aux niveaux local, national et mondial ». Ce que confirme Joana Agudo du Comité de coordination européen des conseils syndicaux : « On accuse désormais les syndicats de défendre des privilèges alors qu’ils défendent simplement leurs droits ». Le travailleur s’oppose-t-il au citoyen ? Le producteur s’oppose-t-il au consommateur ? La solidarité collective est-elle l’ennemie de la liberté individuelle ? La liberté d’entreprendre est-elle incompatible avec le progrès social pour tous ? Pays riches, pays pauvres : exploiter ou partager et grandir ensemble ? Autant de questions sur lesquelles les participants à l’agora ont pu débattre.
« Nous vivons une période marquée par une montée des exigences et des besoins de démocratie, reconnaît Louis Viannet, président du Forum syndical européen. Mais la démocratie n’est pas un processus naturel et automatique. C’est une conquête. Dans les entreprises, en particulier, la démocratie sociale se confronte à une forte résistance des dirigeants à la participation des salariés et de leur syndicat aux prises de décision ». Derrière la question de la participation des salariés ou des citoyens se cache une question bien plus vaste : comment maîtriser la mondialisation ? « L’entreprise doit être réfléchie dans une nouvelle dimension qui ne soit pas verticale mais horizontale, avance Gabou Gueye, président de l’Alliance syndicale mondiale France Telecom – Orange et vice-président de Uni Monde. Cette réflexion doit intégrer tous les acteurs de l’entreprise : les salariés, les fournisseurs, les riverains, les consommateurs… Les cadres de concertation forgés en 1945 ne sont plus compatibles avec la nouvelle donne ». La réponse ne serait-elle pas, comme le propose Pierre Héritier, président de Lasaire (2), dans la construction de nouveaux rapports de force à l’échelle planétaire, des rapports basés sur de nouvelles alliances.
L’alliance ONG-Syndicats
Gustave Massiah en est convaincu : « Toute lutte prend son sens quand elle devient sociétale. Regardez Mai 68 ! La convergence des mouvements est un élément de fond ». Et le président du CRID (3) de raconter l’anecdote : « Un syndicaliste m’a avoué que c’est en se rendant au Forum social mondial de Bombay, en 2004, qu’il s’était réellement rendu compte que la majorité des travailleurs n’étaient pas des salariés. Et il m’a dit : « Nous, les syndicats, on sait comment faire avec les salariés. Mais pour les travailleurs informels, on a besoin des ONG » ».
L’appel à la constitution d’une alliance forte entre ONG et syndicats est lancé, relayé rapidement par Solange Koné du Forum national sur la dette et la pauvreté (FNDP) de Côte d’Ivoire : « Vous ne devez pas rester enfermé dans le monde du travail. Ouvrez vous et venez dans les communautés ! ». D’autant qu’il n’y a pas si longtemps, la presse s’est fait l’écho de l’efficacité de telles alliances. En Guinée où le soulèvement populaire contre la perte du pouvoir d’achat s’est soldé par la chute du gouvernement (Lire ci-contre « La Guinée et la boîte de Pandore ») et au Niger comme en témoigne Sidibé Issoufou, secrétaire général de la Confédération démocratique des travailleurs du Niger (CDTN) : « En 2005, alors même que l’année était catastrophique pour l’agriculture, le Parlement nigérien a adopté une loi consacrant l’élargissement de la TVA, y compris sur des produits comme le lait, le sucre et l’huile. Jusqu’à ce moment-là, les syndicats se battaient sur le front des entreprises, les ONG sur celui du déficit alimentaire, les associations de droits de l’Homme sur les violations des droits. L’annonce du parlement a créé un électrochoc. Nous nous sommes tous retrouvés dans un front uni appelé « mouvement social de lutte contre la vie chère » qui a organisé des opérations ville morte avec l’arrêt de toutes les activités économiques. Le gouvernement a fini par retirer la loi et a même créé un ministère de la lutte contre la vie chère. Maintenant, à chaque fois que les parlementaires doivent voter des mesures sociales, ils y réfléchissent à deux fois ».
« Sans être une réalité universelle, la démocratie, qu’elle soit sociale ou participative, est une valeur universelle, souligne Jean-Jacques Guigon. Partout, sous toutes les latitudes, les êtres humains ne se conçoivent plus comme sujets mais comme des citoyens qui ont des droits ». Et Gustave Massiah de conclure : « Nous avons une alternative à l’idée que le monde doive être organisé par l’ajustement des sociétés au marché : c’est l’accès au droit, pour toutes et pour tous, dans l’entreprise comme à l’extérieur ».
(1) Plus d’information : www.democratie2007.rhonealpes.fr
(2) Laboratoire social d’actions, d’innovation, de réflexions et d’échange (www.lasaire.net)
(3) Le Centre de recherche et d’information pour le développement (CRID) rassemble 54 associations de solidarité internationale et anime une réflexion sur les liens ONG et syndicats.