Bophana [1]], le Centre de ressources audiovisuelles, vient d’être inauguré. Pourquoi avoir voulu créer ce centre ?
C’est au début des années 90 que j’ai eu l’idée de créer le centre de ressources. A cette époque, je venais de réaliser mes premiers documentaires sur le Cambodge et j’avais pu constater combien le patrimoine audiovisuel du pays était délabré. Le régime des khmers rouges a été une terrible tragédie pour le Cambodge. Tout le monde le sait. Mais, ce que l’on ignore, c’est que les khmers rouges ont aussi cherché à tout détruire dans le domaine culturel. Aujourd’hui, il n’y a quasiment plus aucune archive audiovisuelle. Le cinéma cambodgien existait dans les années 50. Il en reste quelques copies mais beaucoup de films ont disparu.
En 1979, à la chute du régime, les Cambodgiens ont ramassé et essayé de stocker ce qu’ils pouvaient. Mais que faire quand on ne dispose pas des technologies adéquates ? En France ou aux Etats-Unis, on numérise les films et les images. Ce n’est pas possible dans les pays du Sud. Les bobines se détériorent et c’est tout un pan de la mémoire du XXème siècle qui est en train de disparaître.
Il faut recoller petit à petit les morceaux car la perte de mémoire est une atteinte à l’histoire. Je vois un lien entre l’absence du travail de mémoire et le déficit de démocratie, l’absence d’état de droit ou encore le sous-développement.
Comment procédez-vous pour sauvegarder cette mémoire ?
Le Centre collecte des photos, des bandes sons, des bandes magnétiques, etc. qui proviennent du Cambodge mais aussi d’autres régions du monde, et surtout de France. Les archives sont ensuite numérisées, avant d’être indexées, traduites et intégrées dans une base de donnée en libre accès.
Compte tenu des moyens dont nous disposons aujourd’hui, nous sélectionnons prioritairement des documents anciens qui ont une véritable valeur historique et culturelle. Nous disposons ainsi de films réalisés par des équipes envoyées au Cambodge par les Frères Lumière, au début du XXème siècle. Par contre, nous souhaiterions qu’à l’avenir, l’ensemble de la production audiovisuelle soit archivée, comme c’est le cas en France, car on ne peut pas savoir à l’avance ce qu’il est fondamental de préserver. Peut-être qu’en France, dans une cinquantaine d’années, on mènera des études sociologiques à partir des images du Loft ! C’est pourquoi nous travaillons aussi avec la télévision nationale cambodgienne pour qu’elle apprenne à numériser elle-même ses contenus.
Le projet du Centre ne se limite pas à l’archivage ?
Le Centre n’est évidemment pas là que pour collecter des archives. Ce que nous voulons c’est ouvrir un accès à la mémoire pour les jeunes cambodgiens. C’est pourquoi nous cherchons des copies avec des droits non commerciaux pour les rendre accessibles. La transmission est le véritable enjeu. Je fais partie d’une génération sacrifiée. Les grands conflits ont détruit les ponts entre les générations et au sein même des identités. Notre rôle, aujourd’hui, est de restaurer ces ponts.
Un Cambodgien né après le génocide ne connaît pas vraiment l’histoire de son pays. Les souvenirs sont figés dans l’inconscient collectif. On lui répète que le Cambodge était un pays merveilleux avant les khmers rouges. Il n’en sait rien puisqu’il n’en a jamais rien vu.
Le Centre ouvre les archives pour que les Cambodgiens puissent voir et entendre leur histoire et leur pays. L’image est un vecteur puissant. Elle prend une part active dans les démarches pédagogiques. Mais attention ! Une image n’est jamais neutre. Elle traduit toujours un point de vue. Il faut donc apprendre aux jeunes cambodgiens à décrypter les images et à en débattre. C’est pourquoi nous avons le projet de former des animateurs pour accompagner les projections de documents, notamment avec le public scolaire et les étudiants. Nous travaillons ainsi avec l’ONG Pour un sourire d’enfant et des classes. Nous projetons un film et la classe, avec son professeur, réalise une fiche pédagogique.
Considérez-vous que le Tribunal pour le génocide khmer rouge participe d’un travail de mémoire ?
Le Cambodge ne pourra réellement se reconstruire si on ne fait pas un acte de justice. Mais, évidemment, contrairement à ce que certains pensent voire souhaiteraient, on ne va pas juger tout le monde, uniquement les principaux responsables. C’est pourquoi, de mon point de vue, le Tribunal doit aussi intégrer une dimension pédagogique. S’il fonctionne seul, en autarcie, sans associer les populations, il ne participera pas au travail de mémoire. Nous avons proposé de travailler sur la mémoire audiovisuelle du procès. Nous voulions faire des films pour accompagner le tribunal, filmer des témoins, etc. Ce qui reste de plus pédagogique du drame de la Seconde guerre mondiale, ce sont les images du procès de Nuremberg, celles de Resnais, celle de Lanzmann [2]… Ce sont des enregistrements historiques, concrets, à partir desquels il est possible de stimuler le débat. Nous n’avons malheureusement pas obtenu les financements demandés à l’Union européenne. Notre dossier ne remplissait que 29 critères sur 30.
Justement, le Centre se veut aussi un lieu pour dynamiser la production audiovisuelle nationale.
Le Cambodge est un pays où près de 40% de la population a entre 15 et 25 ans, les yeux grands ouverts, leur curiosité en éveil. La consommation d’images et le besoin d’expression de cette population sont immenses. Mais le Cambodge est aussi un petit pays qui n’est pas considéré comme un marché en soi. Est-ce que, pour autant, il ne doit pas exister, ne doit pas pouvoir exprimer son sentiment et donner libre cours à son imaginaire ? Doit-on continuer à ne produire que des vidéos de karaoké et des plagiats de films asiatiques ?
Le Centre de ressources soutient la professionnalisation du secteur audiovisuel cambodgien qui, jusqu’à présent, demeure une activité artisanale où les techniciens apprennent en autodidacte. Nous travaillons à l’élaboration de formations pour proposer des savoir-faire et ainsi inciter les cinéastes du monde entier à venir tourner des films et, pourquoi pas, envisager des coproductions.
Bophana est un projet unique en soi ?
Je ne connais pas de projet similaire ailleurs dans le monde. Le Centre est tout à la fois un lieu pour voir et discuter, un lieu où la technologie est présente et un lieu de coopération et de coproduction. Il ne vise pas à conserver mais à rendre les images accessibles. C’est aussi un projet mené par une équipe jeune, formée sur place.
C’est une idée artistiquement et politiquement forte : le droit d’accéder à la mémoire ne concerne pas que le Cambodge. C’est un projet pilote pour le reste des pays du Sud. J’espère que nous pourrons dans un proche avenir offrir notre expérience à d’autres pays pour qu’ils mènent des projets similaires.
Peut-on dire qu’il s’agit aussi d’un projet de développement ?
Oui, ce n’est pas gênant. Ce sont les acteurs du développement qui devraient être gênés d’oublier systématiquement les droits culturels. Quand on n’a pas de culture, pas d’identité, on n’est que de la main d’œuvre, du muscle, de la chair. Sans les racines, toutes les erreurs commises dans les projets de développement peuvent se reproduire.
La culture, ce n’est pas seulement la petite danseuse qui se tortille sur scène. C’est une prise de conscience de ce que l’on est, c’est la possibilité d’être digne. La culture est une forme de pacification. L’Afrique ne serait pas où elle en est si elle avait pu défendre ses droits culturels. L’absence de mémoire conduit à l’absence de démocratie. Si on veut la démocratie, il faut développer la mémoire, la culture et l’identité. Il nous faut forger une nouvelle génération.
Propos recueillis par David Eloy - Altermondes







