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Accueil du site > N° 8 - Décembre 2006 > Les pauvres à la périphérie

Les pauvres à la périphérie

PAR Antonia Achache - Collectif Les yeux dans le monde décembre 2006


Delhi, la capitale indienne, a décidé d’entrer résolument dans l’ère de la modernité. Pour ce faire, elle opère la destruction des bidonvilles pour repousser à la périphérie une pauvreté qui dérange. Reportage à Nanglamaachi.


Les ambitions de Delhi sont claires : devenir une grande capitale internationale. Sur ses murs, le Times of India annonce fièrement l’entrée de la ville dans l’ère de la modernité et de la course aux infrastructures. Les chantiers se multiplient en vue de la prochaine édition des Jeux du Commonwealth, en 2010. Un développement qui se fait pourtant au détriment des populations les plus vulnérables. En effet, les autorités de Delhi ont entrepris le nettoyage de la ville et la destruction systématique des bidonvilles pour repousser à la périphérie une pauvreté qui dérange.

Destruction sélective
Nanglamaachi était l’un de ces bidonvilles. Il y a 25 ans, sur un bout de terrain appartenant à la ville, quelques hommes et femmes s’étaient installés, fuyant la pauvreté croissante des campagnes du Bihar et de l’Uttar Pradesh. Petit à petit, sur les rives de la Yamuna, les familles affluèrent et, les années passant, le campement provisoire, profitant de la politique de laisser-faire du gouvernement, devint un véritable village où plus de 100 000 personnes menaient une vie de citoyens ordinaires. Pourtant, à l’entrée du bidonville, une pancarte continuait de rappeler que la démolition pouvait survenir à tout moment. De plus en plus sourds aux menaces d’expulsion, les habitants avaient fini par oublier que Nanglamaachi restait officiellement un ensemble de constructions illégales en sursis.

Le 29 mars dernier, sans notification préalable, la rumeur est devenue réalité. Une armée de policiers a investi les lieux et encadré l’arrivée des bulldozers. Les murs sont tombés. Les habitants ont tenté de sauver ce qu’ils pouvaient des décombres mais, résignés devant un tel déploiement armé, la plupart d’entre eux ont quitté les lieux dans le plus grand calme. Bouclier au bras et matraque à la main, les policiers ont surveillé d’interminables files de gens aux visages tristes portant leur vie sur leurs épaules. Tout le monde s’est entassé avec ses affaires sur le bord de la grande route tandis que les dents de fer continuaient de mordre dans la brique de ces fragiles habitations Nouvel exode, forcé cette fois, vers une incertitude toujours plus grande. _ Après une journée, le bidonville avait des allures de ville morte : les commerces avaient disparu, le dispensaire était en ruine, les salles de classe n’existaient plus. Le gouvernement s’était montré particulièrement sélectif dans la destruction, s’attachant à démolir en priorité les lieux garants du lien social et de l’identité de Nanglamaachi. De la bibliothèque, il ne restait qu’un mur sur lequel les enfants avaient inscrit les mots aide, amitié, tolérance, solidarité… Ces lettres de couleur trônent ironiquement au milieu des ruines.

Au nom du développement
Quelques mois après l’assaut, plusieurs milliers d’habitants campent encore au milieu des décombres. Privés d’électricité, ils tentent de faire face à une situation sanitaire qui se dégrade. En plein mois de juillet, la chaleur accablante s’abat sur ces habitations désormais à ciel ouvert alors que les eaux usées stagnent à l’air libre autour des canalisations endommagées.
N’ayant nulle part où aller, ces familles attendent, partagées entre la crainte d’une expulsion soudaine et l’espoir d’être relogées.

Ankur, une ONG très active à Nanglamaachi, lutte aux côtés de ces citoyens oubliés depuis la démolition. Elle multiplie les appels à la Cour Suprême, les pétitions et les manifestations. Défendue par l’avocat du Narmada Bachao Andolan, le mouvement de lutte contre les déplacements de population dans la vallée de la Narmada [1], la cause des habitants de Nanglamaachi prend une ampleur nouvelle et s’inscrit dans la lutte plus générale que mènent, en Inde depuis des dizaines d’années, tous ces déplacés "au nom du développement".

Expropriations, déplacements, compensations sont des réalités fréquentes dans ce pays qui tente de se développer à marche forcée. Dans le cas des bidonvilles, la question du relogement des habitants expropriés prend une dimension particulière. Le gouvernement est-il tenu de reloger des habitants installés illégalement ? Pas de titre de propriété, donc pas d’expropriation au sens juridique, donc pas de compensation, telle semble être la logique gouvernementale. Ankur, dans sa pétition du 9 mai 2006 adressée à la Cour Suprême, répond par l’article 21 de la Constitution indienne qui mentionne le droit au logement comme droit fondamental et fait appel à un texte de loi, passé sous silence, qui prévoit le relogement des habitants des bidonvilles installés avant 1998.

Un chiffre tombe
L’association a entrepris parallèlement un difficile travail de recensement afin d’identifier les familles concernées par ces mesures de relogement. Sans relâche, les instituteurs d’Ankur ont sillonné le bidonville pour avertir les familles et collecter les documents administratifs nécessaires à la constitution des dossiers. L’unique salle de classe épargnée par les démolitions s’est transformée en QG. Les dossiers se sont entassés contre le mur du fond : « avant 1998 », « après 1998 », « sans document ». Puis un chiffre tombe : 911. C’est le nombre officiel de familles concernées par les programmes de relogement. Sur les 6000 encore présentes à Nanglamaachi. Victoire d’autant plus amère qu’après plusieurs mois de démarche ininterrompue, les conditions du relogement se révèlent particulièrement honteuses. Pour la somme de 7000 roupies/140€ [2], les familles se voient proposer un lopin de terre de 10m² à Savda-Ghevra, un champ perdu à 40 km de Delhi. Pour une durée provisoire mais indéterminée, c’est là que le gouvernement a décidé de parquer les expulsés des bidonvilles. Sur le blog d’Ankur, Lakhmi, une enfant de Nanglamaachi, raconte son arrivée à Savda-Ghevra : « Les yeux cherchent une trace de la ville, cherchent ce qui pourrait ressembler à une habitation. Les oreilles se tendent en vain à la recherche d’une voix humaine. Rien. Cet endroit est dénué de tout ». Dans ce lieu inhabité et hostile, les familles n’ont plus ni eau courante ni électricité. Loin de tout, il faut tout reconstruire.
Fin août, les derniers murs de Nanglamaachi sont tombés. Au même moment, les premières habitations en briques ont vu le jour à Savda-Ghevra, tandis que se poursuivent les expulsions à Delhi. Démolir ici pour reconstruire là. Aujourd’hui les Jeux du Commonwealth, demain la construction du plus grand centre commercial d’Asie ou d’un complexe immobilier : le gouvernement de Delhi nourrit de grands projets mais peine à trouver un modèle de développement urbain respectueux des notions de droits et du développement humains.

Antonia Achache - Collectif Les Yeux dans le Monde [3]

Notes

[1] La lutte contre la construction des barrages de la Narmada, qui entraîneraient le déplacement de plus de 500000 personnes, est devenue en quelques années le symbole de la résistance citoyenne en Inde

[2] Le salaire moyen mensuel en Inde est inférieur à 2500 roupies/50€

[3] www.lesyeuxdanslemonde.org




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