Altermondes






L’épreuve de force nigérienne


Au Niger, pays parmi les plus pauvres, selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), la mobilisation et la structuration du monde paysan a pourtant permis des avancées que d’aucuns n’auraient pu concevoir


Le Niger est un pays à vocation pastorale, les deux tiers des terres ne se prêtant guère à l’agriculture végétale. Plus de 40 % de la population vit de l’élevage, un secteur qui contribue pour 25% à la sécurité alimentaire des ménages et pour 12 % au PIB du pays. « Pourtant, l’Etat y investit moins de 2% de son budget », regrette Daolo Boureima, un éleveur nigérien. Pire ! D’année en année, il observe le rétrécissement des espaces pastoraux au profit de l’agriculture, de réserves forestières et… de terres concédées à des acteurs privés, étrangers ou nationaux. « Ils ont même voulu supprimer l’élevage de chèvres alors même que, dans un pays aussi désertique que le nôtre, élever des chèvres répond à une stratégie de résistance à la sécheresse », poursuit-il.

Solutions structurelles
C’est pourquoi, dès le début des années 90, le monde des éleveurs s’est organisé en créant l’Association pour la redynamisation de l’élevage au Niger (AREN). Principal cheval de bataille : la sécurisation foncière par la reconnaissance et la protection des espaces pastoraux. Dans le domaine de la production végétale aussi, les producteurs ont ressenti le besoin de s’organiser pour défendre leurs droits. «  Jusque dans les années 90, la filière riz fonctionnait bien », se souvient Ayouba Hassane, un riziculteur nigérien. Mais avec les politiques de libéralisation qui se sont succédées, les producteurs ont de plus en plus de mal à trouver des acquéreurs, concurrencés par les importations de riz asiatique. En 1996, les paysans forment des unions et, en 2001, naît la Fédération des unions et coopératives de producteurs de riz. « La fédération a d’abord eu en charge la question des coûts de production, explique Ayouba. La production de riz ne peut fonctionner qu’avec des hydropompes. La facture de courant grevait donc l’essentiel du budget ». La fédération se mobilise et obtient que l’Etat prenne en charge 30% de la note d’électricité des producteurs. Elle ne compte pas en rester là. « Aux problèmes structurels, il faut des solutions structurelles, poursuit Ayouba. Nous avons demandé à l’Etat – qui est le premier consommateur de riz du pays à travers les établissements scolaires et pénitenciers, les casernes, etc. – de montrer l’exemple et de consommer du riz nigérien ».
La mobilisation paie. Les organisations de producteurs se sont donc regroupées au sein de la Plateforme paysanne du Niger (PFPN) pour bâtir et défendre une stratégie de développement rural. Profitant des consultations organisées par la Banque mondiale dans le cadre de la négociation des DSRP (1), la PFPN a élaboré son propre document stratégique de développement rural, secteur par secteur, un document qui est venu enrichir le document élaboré par le gouvernement. « Ce qui est positif, explique Djibo Bagna, le président de la PFPN, c’est que nous avons pu faire inscrire dans le document du gouvernement un volet sur le renforcement des capacités et sur la structuration du monde rural (système de financement, système de commercialisation et de valorisation des produits, etc.) »

Une stratégie propre
Reste que cette avancée ne doit pas masquer les risques que font peser les accords de partenariat économique (APE) que signe le Niger. « Les APE pourraient être pire que l’OMC, reconnaît Djibo. L’Union européenne se prétend démocratique mais elle veut faire signer vaille que vaille les accords. Dans une négociation, il ne doit pas y avoir de date limite. On s’arrête quand tout le monde s’y retrouve ». Soutenus par leur société civile qui voit d’un très mauvais œil « la mise en concurrence de la daba (2) avec le tracteur » et les menaces pesant sur les filières locales de lait, de viande et de riz, les gouvernements de la sous-région ont donc demandé un délai d’un an avant de signer les accords. « Nos gouvernements ont été braves. Pour la première fois, ils ont dit qu’ils n’étaient pas prêts, se félicite Djibo. Et l’Union européenne sait que c’est parce que la société civile a fait blocage ». Une victoire qui suivait de peu une autre bataille remportée avec le ROPPA sur la définition de la politique agricole commune de la CEDEAO (3). « Nous avons réussi à faire en sorte que la politique agricole commune ne soit pas bâtie sur l’agrobusiness et qu’elle tienne compte de l’exploitation agricole comme cellule de base, précise Djibo. La CEDEAO a également admis qu’on ne pouvait faire sans protection, sans la création de marchés régionaux et qu’il fallait revoir le tarif extérieur commun (4) à la hausse ». Preuve s’il en est que l’organisation des mouvements paysans, sans être une recette miracle, est une étape cruciale dans la mise en œuvre de bonnes politiques agricoles.

(1) Le document stratégique de réduction de la pauvreté (DSRP) est établi par les gouvernements des pays à faible revenu selon un processus participatif associant les acteurs de la société civile nationale, le FMI et la Banque mondiale. Il décrit les politiques et les programmes macroéconomiques, structurels et sociaux qu’un pays mettra en œuvre pour promouvoir la croissance et réduire la pauvreté.
(2) La daba est l’outil traditionnel des producteurs d’Afrique de l’ouest.
(3) ROPPA : Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest ; CEDEAO : Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest
(4) Le Tarif extérieur commun (TEC) est un droit de douane appliqué aux produits qui entrent sur le marché commun.




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