Altermondes



Du même auteur :
Raphaele Bail - Journaliste




Bien plus qu’un simple crédit…

PAR Raphaele Bail - Journaliste


Trop pauvres ou trop loin de tout, les exclus du crédit sont nombreux dans le monde rural des pays du Sud. Alors comment produire, comment vivre ? Depuis plus de dix ans, les mutuelles de solidarité apportent un outil de financement, mais aussi de changement social.


Dans le pays le plus pauvre du monde, plus de 60 % de la population vit en zone rurale, minée par une agriculture paysanne sinistrée : « En Haïti, personne ne veut investir dans l’agriculture » souligne Lionel Fleuristin, coordinateur du KNPF (2), un organisme haïtien promoteur de mutuelles de solidarité. Les banques étatiques ont déserté le secteur, tandis que le microcrédit s’est tourné vers le petit commerce. « Dans le contexte rural haïtien, je ne vois pas de meilleur outil que les Muso » (3). Les Muso ? Les mutuelles de solidarité. Trois caisses simples de trois couleurs différentes. La verte accueille les cotisations des villageois et fournit les crédits. La rouge recueille les contributions qui servent à faire face aux coups durs (incendie, maladie ou autres). La bleue, elle, permet de recevoir des financements extérieurs. Trois caisses facilement transportables et stockables, qui offrent la possibilité, à des personnes de la même communauté, de rassembler du capital, de s’octroyer des crédits et de préparer l’avenir. Bref, d’être leurs propres banquiers, leurs propres assureurs. Certes, la cotisation est une pratique déjà largement répandue au Sud et les Muso s’inspirent d’ailleurs grandement des tontines, mais avec quelques différences fondamentales. Les cotisations assorties d’une participation aux frais (sorte de taux d’intérêt) aident à constituer un fonds propre et sont récupérables, notamment au moment de la retraite. La caisse de refinancement, la bleue, est une autre originalité, qui permet à la Muso d’emprunter à un financeur extérieur pour faire face à des dépenses importantes, relevant par exemple de l’aménagement du territoire.

La banque des gens
Dans les zones reculées et montagneuses, dans les régions en guerre, avoir accès à une banque « sous l’arbre » est précieux, car cela évite des déplacements compliqués et parfois dangereux avec de l’argent. Mais les Muso sont avant tout un système que les gens s’approprient immédiatement. Elles relèvent de l’autogestion, puisque toutes les décisions (montant de la cotisation, prêts, etc… ) sont prises en commun par l’assemblée générale, tandis que la simplicité du système permet à tous, éduqués ou non, de participer. Plus concrètement, la gestion de l’argent regarde tout le monde : chaque caisse est gardée par une personne différente, qui ne possède pas les deux clés nécessaires à son ouverture, clés remises chacune à deux membres distincts… Et les caisses sont toujours ouvertes en présence de tous… «  C’est leur histoire, c’est leur banque : qui les fait vivre et dont ils sont les gestionnaires » commente Stanislas Mafika Litembo de la Lide, Musonier du Nord Kivu (République démocratique du Congo). Dans cette région ravagée par la guerre, le crédit traditionnel a fait faillite, laissant les paysans totalement démunis, sans possibilité de relancer une activité économique. « Grâce aux Muso, nous avons pu valoriser les compétences des zones rurales, celles des paysans mais aussi celles, par exemple, de femmes qui obtiennent un crédit-matériel leur permettant d’acheter, petit à petit, des métiers à tricoter. » Parce que ses membres partagent un territoire, une réalité, les Muso permettent de prendre en compte l’ensemble des besoins, précise Lionel Fleuristin : « Pourquoi un paysan qui ne peut envoyer son enfant à l’école devrait-il vendre son manguier ? La Muso peut lui faire un "prêt à la consommation" qui lui permettra de conserver son manguier et donc sa source de revenu. » Quant au taux de remboursement, il est excellent.

Mutualité, solidarité et changement
Au Nord-Kivu, les Muso ont permis de retrouver la valeur de solidarité. « Alors que les banques réclamaient des hypothèques impossibles à fournir pour accorder un crédit, les prêts d’une Muso reposent sur la solidarité de tous ses membres, et ils en sont conscients » constate Stanislas Mafika Litembo. Une solidarité qui n’est pas un vain mot dans cette région tourmentée. Elle contribue à un vrai changement de mentalité, apaise les relations sociales et évite les conflits familiaux liés aux prêts d’argent. Autre symbole de solidarité, la caisse rouge pour faire face aux coups du sort : «  Les membres d’une Muso sont comme une famille, ils partagent le bon et le mauvais », ajoute Stanislas.
La Muso est donc bien plus qu’un simple outil de financement. «  Elle ouvre des perspectives inimaginables » s’enthousiasme Lionel Fleuristin. En Haïti, il a constaté à quel point les espaces de rencontre créés par les Muso mobilisent les gens, les aident à s’organiser. Pour lui, c’est une véritable école de démocratie qui émerge des assemblées générales et des discussions au sein de la Muso. Avant les réunions, il n’est pas rare de parler de prévention du sida, de commercialisation de la production ou encore d’éducation des enfants. « Une vieille femme m’a dit un jour que même si elle obtenait ailleurs son crédit, elle viendrait quand même… Parce que la Muso est une ouverture sociale, un espace où les gens se réalisent. » […] Lieu de cotisation, la Muso est aussi un lieu de vie et de prise de conscience.

(1) Cet article est paru initialement dans le dossier sur l’accès à la terre des femmes de Faim & Développement Magazine n°222, mai 2007
(2) Plus d’information : www.knfp.org
(3) En Haïti comme ailleurs, les Musoniers ont été dépassés par le nombre de Muso créées. « On est passé de 10 à 400 en un an et demi ! » raconte Lionel Fleuristin




Dans le même numéro - sur le site :
N°12 - Le monde paysan : une vision d’avenir
Une vision d’avenir pour l’agriculture
L’agriculture familiale peut-elle nourrir le monde ?
Spéculation et famine !
Environnement : Le saccage des ressources
A l’Est, l’agriculture restera-t-elle familiale ?
Querelle de productivité
L’agriculture est-elle soluble dans le libre-échange ?
L’Amérique latine prise en étau
La PAC contre les agricultures familiales
Travailleurs agricoles : toujours plus flexibles !
Politiques agricoles, nouvelles recettes
Guinée : la belle protégée
Sénégal : La terre au féminin ?
Ressemer : un crime plus qu’un droit ?
Janadesh : la marche pour la terre
L’épreuve de force nigérienne
Des systèmes durables à foison !
Des paysans, à la croisée des mondes
PAC : la réforme a sonné !