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Clotilde Bato - Solidarités




Janadesh : la marche pour la terre

PAR Clotilde Bato - Solidarités


En octobre 2007, la Marche de Janadesh mobilisait 25000 indiennes et indiens et permettaient une victoire populaire en faveur de la réforme agraire. Reportage au cœur de l’événement.


Ils sont 25000 villageoises et villageois représentant 15 Etats de l’Inde. Pieds nus ou chaussés de tongs, avec pour seul bagage un petit baluchon rempli d’ustensiles et de grains, ils ont rejoint Gwalior par le train, le bus ou les transports de fortune et marchent, depuis le 2 octobre (1), 10 à 15 kilomètres par jour pour couvrir, en 28 jours, les 340 kilomètres qui mènent à Delhi. Leurs revendications : «  l’eau, la terre et la forêt appartiennent au peuple ». Mais pas n’importe quel peuple, celui des paysans sans terre, des intouchables - ceux que Gandhi appelait « harijans », enfants de Dieu -, celui des adivasis, des tribaux et premiers habitants de l’Inde.

L’épopée des marcheurs
Janadesh 2007, littéralement « le verdict du peuple », n’est pas sans rappeler les grandes mobilisations populaires qu’a connues l’Inde dans les années 50. Pendant le grand rassemblement qui a précédé la marche, Shaw A-In-Chat Alteo, représentant l’Assemblée canadienne des peuples indigènes, a parlé des 375 millions de personnes qui, de par le monde, composent les « nations premières » de par le monde et de leurs droits à refuser l’accaparation de leurs terres par les compagnies minières ou les projets industriels. Rajagopal, héritier de Gandhi et leader du mouvement Ekta Parishad a rappelé les objectifs de cette « longue marche » : la création d’une autorité nationale pour traiter les problèmes de la terre, la création de tribunaux qui puissent délibérer rapidement sur les conflits liés à la terre et la création d’un système de « guichet unique » facilitant l’accès à la terre pour les paysans.
Un grand nombre de marcheurs sont des femmes, comme Meera et Vimla, travailleuses journalières de Gwalior qui ont dû trouver un travail en ville après que le gouvernement leur a pris leur lopin de terre. Il y a aussi ce vieux couple, main dans la main, les visages émaciés par les années de travail chez un propriétaire foncier et dont le sourire en dit long sur l’espoir qu’ils placent dans cette lutte. Evincée de sa terre par Coca Cola, une femme explique comment elle soutient sa famille avec ses 15 roupies de salaire journalier (2). Il y a encore cette centaine d’étrangers, venus d’Allemagne, du Brésil, du Canada, de Chine, de France, du Japon, du Kenya, du Kirghizstan… pour apporter leur soutien et leur solidarité.
L’administration des districts traversés n’a pas d’autres choix que de dévier le trafic routier, permettant aux marcheurs de prendre possession de la grande route. L’organisation logistique est démesurée, à la hauteur de l’ampleur de la manifestation et du pays : 50 citernes d’eau, 50 camions bourrés de nourriture, 25 générateurs d’électricité, 5 ambulances, 500 toilettes sèches, montées et démontées tous les jours. La nourriture pour une journée : 50 quintaux de farine et de riz, 12 quintaux de lentilles et 12 quintaux de pommes de terre. Hommes et femmes marchent sur la route par des températures qui avoisinent les 35°C, où l’asphalte irradie comme un four, et ils dorment, couchés à même le sol, sur une feuille de plastique, transis par le froid de la nuit, sous le flot des camions qui déversent leurs gaz en continu.

Victoire populaire
À l’arrivée à Delhi, le 28 octobre, malgré la fatigue, les marcheurs rassemblent leurs forces en scandant leurs slogans, comme « donnez-nous des terres ou amenez-nous en prison ». Ils redoublent d’efforts, quand ils apprennent qu’ils sont retenus de force, par des centaines de policiers, dans le parc où ils viennent de passer la nuit. Toute la journée et malgré la tension, ils n’ont de cesse de garder l’espoir de repartir victorieux.
Ce n’est qu’en fin de journée que l’explosion de joie est totale, après le retour de la délégation d’Ekta Parishad qui a rencontré le cabinet du Premier Ministre : le gouvernement accepte de créer une Commission nationale pour la réforme agraire. L’un après l’autre, et toute la nuit durant, les marcheurs dansent, chantent et ovationnent leurs leaders. La Commission nationale devrait être mise en place d’ici un mois. Elle sera présidée par Man Mohan Singh, Premier Ministre indien et composée de spécialistes des questions de la terre, dont Rajagopal, le leader d’Ekta Parishad. Elle sera amenée à discuter des questions de politique agraire, et donc de la création du système à « guichet unique » pour les sans terre et de cours de justice rapides pour traiter les litiges de la terre.
Au-delà des revendications pour la terre, la Marche de Janadesh a permis de souder, d’organiser, de motiver les paysans. En 28 jours, ils viennent de passer de la culture du silence à celle de la contestation. Ils ont retrouvé leur dignité. Ils sont la conscience de l’Inde, celle qui interpelle le pouvoir sur les errements liés à la politique de libéralisation qui risque d’accélérer la disparition de centaines de milliers de petites exploitations agricoles de moins de 2 hectares, et avec elles, de 300 millions de dalits et tribaux.

(1) Le 2 octobre est la date anniversaire de la mort de Gandhi.
(2) L’équivalent de 30 centimes d’euro




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