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Laurent Levard - Fédération Artisans du Monde

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Querelle de productivité

PAR Laurent Levard - Fédération Artisans du Monde


Pas productive l’agriculture paysanne ? Les chiffres montrent qu’elle l’est, quand on lui en donne les moyens voire même qu’elle participe au développement dans son ensemble, et pas seulement à de bons rendements.


Pour comparer le potentiel des agricultures paysanne et capitaliste, on ne peut se contenter de leur simple comparaison à un moment donné. En effet, l’agriculture capitaliste bénéficie bien souvent de conditions économiques beaucoup plus favorables que l’agriculture paysanne, comme l’accès aux meilleures terres et au crédit. Pour comparer l’efficacité relative des différentes formes d’agriculture, il convient de les comparer à des conditions économiques équivalentes ou de se référer à l’expérience historique.
Or, l’histoire de nombreux pays d’Europe et d’Asie montre que, lorsque les conditions lui sont favorables (une disponibilité suffisante en ressources productives, des prix rémunérateurs et stables), la paysannerie est capable de mettre en œuvre une agriculture très productive. Grâce à une utilisation intensive de main d’œuvre et un usage optimal des ressources naturelles (1), les niveaux de valeur ajoutée à l’hectare peuvent être largement plus élevés que ceux de l’agriculture capitaliste extensive (2), mais aussi de celle intensive en capital (systèmes hyper mécanisés et motorisés). Dans ce dernier cas, le coût élevé du capital dépensé à l’hectare réduit la valeur ajoutée (le coût en capital représente jusqu’à 90% de la valeur du produit final). Dans les pays du Sud, l’agriculteur capitaliste, qu’il soit un latifundiste traditionnel ou une multinationale, compense la faible valeur ajoutée à l’hectare par une surface d’exploitation importante et un faible coût de la main d’œuvre salariée et d’accès au foncier.

Développement vs productivité
Du point de vue de l’intérêt général, les systèmes de production utilisant peu de travail à l’hectare pourraient, à la limite, être défendus si la main d’œuvre ainsi libérée par la substitution du travail par du capital (machines) était effectivement utilisée dans d’autres secteurs d’activités. Or, dans la plupart des pays du Sud, la main d’œuvre issue de l’exode rural est largement improductive. Il est donc bien plus pertinent pour ces pays de conserver une main d’œuvre agricole nombreuse, et donc une agriculture paysanne vivante, même si la productivité unitaire de cette main d’œuvre est relativement faible. Par ailleurs, le paysan, dont le revenu futur de la famille dépend largement de l’évolution du potentiel productif de l’écosystème, tend à se préoccuper davantage de la préservation de l’environnement. A l’inverse, l’agriculteur capitaliste a toujours la possibilité d’investir son capital ailleurs le jour où les terres sont trop dégradées et sa préoccupation pour la préservation de l’environnement tend donc à être limitée.
Du point de vue des effets sur l’économie, l’agriculture paysanne est également bien plus intéressante que l’agriculture capitaliste : dans la première, les revenus générés par l’activité agricole tendent à être utilisés pour la réalisation d’investissements locaux ou pour l’acquisition de biens de consommation courants, lesquels stimulent la demande de biens et de services produits dans le pays. Au contraire, les revenus de l’agriculture capitaliste sont souvent largement utilisés pour l’acquisition de biens de consommation importés (voitures, etc.), quand ils ne sont pas placés dans des banques à l’étranger.

(1) Lire aussi « L’agriculture familiale peut-elle nourrir le monde ? », Marc Dufumier, page 18
(2) L’agriculture extensive est un système de production agricole qui ne maximise pas la productivité du sol à l’inverse de l’agriculture intensive). Pratiquée généralement sur de vastes étendues, elle se caractérise par des rendements à l’hectare relativement faibles.




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