PAR Christian Berdot - Les Amis de la Terre
L’agriculture se convertit rapidement à la production d’agrocarburants. C’est la ruée vers l’or vert. Mais qui va nourrir le monde, si n’est le monde paysan ?
Le commerce international actuel est basé sur le profit à court terme et sur des pratiques qui favorisent la misère des uns et la surconsommation des autres. Le marché des agrocarburants qui se met en place suit ce schéma. Il repose sur l’expansion des monocultures sur des terres productives, ce qui menace directement la sécurité et la souveraineté alimentaires au niveau mondial et local. En Argentine, plus de la moitié des terres agricoles sont déjà cultivées en soja pour l’exportation. En Indonésie, le gouvernement prévoit de détruire 16,5 millions d’hectares de forêt pour planter des palmiers à huile ! (1)
Gare aux prix !
La principale raison des augmentations des prix alimentaires sur les cinq continents est due à la confiscation, par la filière éthanol, de millions de tonnes de maïs. Sous prétexte de remplacer le pétrole par des carburants d’origine agricole, des millions d’hectares ne sont plus utilisés pour produire de la nourriture mais pour alimenter des usines d’éthanol. Résultat ? En un an, l’Afrique du Sud et l’Inde ont vu le prix des denrées alimentaires augmenter respectivement de 17 et 11 %. Au Mexique, le prix du maïs, l’aliment de base des plus pauvres, a quadruplé en février entraînant des émeutes de la faim. Et ce n’est pas fini ! L’OCDE (2) prévoit une augmentation de 20 à 50% des prix alimentaires pour les dix prochaines années. Gare aux pauvres !
Mais l’éthanol de maïs sert-il à autre chose qu’à faire grimper les prix ? En septembre dernier, lors d’une table ronde sur le développement durable, l’OCDE, elle-même, a fait part de ses inquiétudes. Un rapport, rendu public à cette occasion, déclarait : « Le développement actuel des agrocarburants provoque des tensions insupportables qui vont désorganiser les marchés, sans apporter de bénéfices significatifs pour l’environnement ». Dans le meilleur des cas, peut-on lire, ces agrocarburants pourraient permettre de diminuer les gaz à effet de serre de 3%, qui plus est à un coût exhorbitant (3).
Quel est alors le véritable intérêt des agrocarburants ? En créant une nouvelle filière pour le maïs, on a artificiellement gonflé la demande et provoqué volontairement l’augmentation des cours. Derrière cette manipulation spéculative, on retrouve les acteurs de l’agriculture industrielle, les géants de la chimie, des semences et des OGM, ainsi que leurs alliés du pétrole, de l’automobile et des grandes banques. Toutes ces industries qui investissent dans la filière ont intérêt à la voir se développer. Pendant ce temps, les citoyens, eux, payent en tant que contribuables, à travers la défiscalisation des hectares destinées à la production d’éthanol, et subissent en tant que consommateurs l’augmentation des prix alimentaires.
Tout ça pour ça !
Le Panel International sur les Changements Climatiques prévoit que les changements climatiques pourraient entraîner une diminution de la production agricole dépendante des pluies, allant jusqu’à 50%, d’ici 2020 ! La Banque mondiale, elle, constate que 15% de la nourriture mondiale actuelle - dont dépendent 160 millions d’humains - pousse grâce à de l’eau tirée de sources souterraines qui s’épuisent rapidement ou de rivières qui s’assèchent. Or, il faut plus de 900 litres d’eau pour faire pousser le maïs nécessaire à produire un litre d’éthanol ! Depuis trente ans, l’agriculture sert à engraisser les actionnaires des grands groupes industriels et financiers. Il serait temps qu’elle revienne à sa vraie vocation : nourrir la planète.
(1) En septembre 2005, la Fédération des Amis de la Terre a publié un rapport sur les impacts de la production d’huile de palme : « On estime qu’entre 1985 et 2000, le développement des plantations de palmiers à huile a été responsable de 87% de la déforestation en Malaisie ».
(2)L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) rassemble les trente pays les plus riches de la planète.
(3) Ce même rapport évalue à 5 milliards d’euros la somme que les Etats-Unis dépensent par an pour aider la filière éthanol.