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Une vision d’avenir pour l’agriculture

PAR Catherine Gaudard - CCFD


Dans un récent rapport, la Banque mondiale a réinscrit l’agriculture au cœur des politiques publiques de développement. Mais de quelle agriculture parle-t-on ? Toujours négligées, les agricultures familiales et paysannes apparaissent pourtant plus que jamais comme une solution pertinente aux défis du monde.


Quel rapport entre un éleveur nomade du Sahel à la recherche de pâtures pour son troupeau, une famille paysanne philippine cultivant un hectare de rizière entouré de bananiers et d’un jardin potager… et une famille brésilienne qui exploite sur 30 hectares un peu de coton, de café pour l’export, de légumes pour la famille et élève chèvres et cochons qui se nourrissent dans les bois ? Toutes sont des agricultures familiales, au sens où elles reposent sur la main d’œuvre familiale et non sur de la main d’œuvre salariée. Ce qui les unit, c’est un mode de vie liant la famille à la production agricole et à son terroir.
Mais le concept d’agriculture familiale varie selon les pays et les organisations et va souvent plus loin que la seule dimension familiale : associé au concept d’agriculture paysanne, il décrit aussi des modes de production, de répartition des ressources naturelles et financières, de création et de transmission des savoirs. Ainsi, un céréalier français suréquipé cultivant seul 150 hectares de blé pour l’export est-il un agriculteur familial ? Peut-être, mais il est plutôt un entrepreneur agricole, fondant ses choix de production sur des logiques de marché, de rentabilité et d’investissement. Il s’inscrit dans une chaîne agro-industrielle aux logiques totalement différentes de celle des agricultures paysannes.
Cette distinction a un grand intérêt à l’heure où l’agriculture est à nouveau au cœur de l’actualité, après avoir été largement négligée par les politiques publiques. La Banque mondiale, après un quart de siècle de silence sur le sujet, a sorti un rapport (1) soulignant le rôle crucial de l’agriculture pour le développement. On ne peut que se réjouir de ce regain d’intérêt pour un secteur si longtemps négligé, même si les contenus controversés de ce rapport ne manqueront pas de susciter le débat.

Des réalités diverses et floues
La Banque mondiale ne reprend pas la notion d’agriculture familiale ou paysanne. Elle se concentre sur la problématique des « ruraux pauvres » et des « petits paysans », mis en avant par leur pauvreté et leurs manques plus que par leur potentiel : 75% des pauvres du monde sont des ruraux, dépendants de l’agriculture pour vivre. Elle reprend ainsi le constat martelé depuis des années par les mouvements sociaux et des organisations comme la FAO. Les conclusions qu’elle en tire sont en revanche largement contradictoires, prônant la poursuite de la libéralisation tout en incitant à un rôle accru des Etats, appelant à la « modernisation » et l’insertion dans le marché des agricultures familiales. Depuis des siècles, les agricultures paysannes coexistent, plus ou moins bien, avec d’autres formes d’agricultures mises en place par les logiques étatiques ou financières : plantations coloniales, fermes collectivistes des régimes socialistes, et aujourd’hui de plus en plus, filières agricoles industrielles... Les frontières entre elles ne sont pas toujours si nettes. Sans soutien, le milliard et demi de familles paysannes, cultivant pour leur propre alimentation et pour les marchés locaux ou régionaux, n’ont souvent d’autre choix que d’envoyer une partie des leurs rejoindre les centaines de millions de journaliers ou saisonniers trimant dans les exploitations ou plantations de grands propriétaires fonciers.
L’agriculture paysanne est elle-même de plus en plus insérée, de gré ou de force, dans les filières et logiques de l’agriculture industrielle. Ainsi, ces agriculteurs familiaux indonésiens, à Kalimantan, dont les parcelles ont été intégrées dans les plantations de palmiers à huile, et qui sont obligés de planter des palmiers pour approvisionner une usine dont ils dépendent entièrement pour vivre, souvent très mal d’ailleurs… Dans les pays émergents, les agriculteurs familiaux sont de plus en plus intégrés par contrat dans des filières agro-industrielles. Seul moyen pour eux d’avoir des crédits, un soutien technologique, et quelques assurances de débouchés… mais très vite débordés par la concurrence dans la filière, les plus petits perdent pied, sont absorbés par de plus gros et la filière se concentre.
Les agricultures familiales paysannes, malmenées quasiment partout, bénéficient rarement de soutiens adaptés à leurs besoins et à leurs spécificités, confrontées à des acteurs convaincus que « les paysans sont en voie de disparition » et que le progrès est ailleurs.

La négation d’un potentiel
Ainsi, les défenseurs des agricultures paysannes s’entendent souvent qualifier de romantiques à la vision passéiste. Aux yeux des partisans de l’industrialisation de l’agriculture, les agricultures paysannes sont archaïques. Le monde paysan est perçu comme immuable et immobile, rustique, ancré à la terre et imperméable aux idées de transformation sociale. L’agriculture paysanne ne serait qu’une agriculture de survie, un dur labeur maigrement récompensé, que les jeunes générations ne rêvent d’ailleurs que de fuir, aspirant à une autre vie et à un statut social plus valorisé par la société. L’argument massue est finalement l’affirmation qu’elles seraient incapables d’augmenter leur productivité pour faire face aux besoins alimentaires croissants, dans un contexte de réduction prévisible des superficies agricoles disponibles. La croissance galopante des villes, qui dévorent de plus en plus de terres agricoles tout en exigeant d’être nourries, nécessiterait l’expansion massive d’agricultures industrielles, intensives en capitaux, en machines et en intrants chimiques.
Pourtant, les paysans sont très souvent à l’origine des révoltes historiques, et des basculements politiques. Ils ont par ailleurs montré, depuis l’origine de l’agriculture, leur capacité à innover, à répondre au défi de nourrir une population croissante, particulièrement en ville. Le manque de reconnaissance sociale et d’attraits de la paysannerie est lié au manque d’investissements dans les zones rurales, ce que souligne d’ailleurs la Banque mondiale : investir dans les infrastructures, les écoles, les services, etc. redonneraient au monde rural dynamisme et valorisation aux yeux de la société.
Enfin, miser sur l’agriculture industrielle, c’est oublier trop vite ses impacts négatifs en termes de surconsommation d’eau et d’énergie, d’épuisement des sols et de réchauffement climatique. Dans un contexte de raréfaction des ressources et de crise environnementale, l’urgence est de tirer parti au mieux des ressources locales, de s’adapter à la diversité des terroirs et des milieux, à l’évolution climatique. Ce que les agricultures paysannes font depuis des siècles !

Loin d’idéaliser les agricultures familiales, il s’agit de les soutenir afin qu’elles continuer d’évoluer comme elles l’ont toujours fait, sans perdre le potentiel qu’elles représentent. Considérer, comme le fait la Banque mondiale, que la seule issue pour ces agricultures est soit de trouver leur place dans des agricultures de « niche », soit d’accéder à la révolution des supermarchés et des filières agro-industrielles est une manière de les faire disparaître.




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