L’engagement des jeunes passé à la loupe
PAR Valérie Becquet - Centre de sociologie des organisations
Le débat sur l’engagement des jeunes traverse de nombreuses organisations. Valérie Becquet, sociologue, décortique cette question et apporte des réponses sur les relations qu’entretiennent les jeunes avec le monde associatif, la nature de leur engagement et leurs motivations. Plongée au cœur de la planète jeune.
L’engagement des jeunes fait actuellement l’objet de discours relativement contradictoires. D’un côté, se rencontre un discours plutôt négatif insistant sur l’apathie et l’individualisme des jeunes dont résulteraient un faible engagement et une dépolitisation et, de l’autre, un discours positif, voire messianique, valorisant leur désir d’engagement. L’un comme l’autre mêlent interprétations de la réalité et conceptions différentes de l’engagement. Pourtant, plusieurs enquêtes permettent d’en dessiner les contours et de mieux comprendre les modalités actuelles d’engagement des jeunes.
La confiance aux associations
Un premier constat s’impose. Les jeunes sont particulièrement attirés par le monde associatif. Ils le considèrent comme un élément important de la démocratie et un espace pertinent pour y exercer sa citoyenneté et y mettre en pratique les valeurs d’égalité, de solidarité et de respect, auxquelles ils sont particulièrement attachés (1). Cette opinion positive à l’égard des associations se retrouve également dans les indicateurs de confiance dans les institutions. Les jeunes ont globalement confiance dans les associations, les situant juste après des institutions comme la famille et l’école (2). Ainsi, près de la moitié des jeunes ont une confiance élevée dans les associations, en particulier dans les associations humanitaires et écologistes (3). Elle est associée à la capacité prêtée à ce secteur à faire changer la société. Par exemple, un sondage récemment réalisé pour la Fondation de France montre que 85% des 15-35 ans font confiance aux associations pour que la société évolue dans le sens qu’ils veulent (40% tout à fait et 45% plutôt), les associations étant définies par les jeunes comme des « concrétiseurs » de l’action (4) et perçues comme garantes d’un changement à court ou moyen terme.
Compte tenu de ce positionnement à l’égard du secteur associatif, il n’est pas étonnant que les dispositions des jeunes à s’engager s’expriment aussi en leur faveur. Mesurées différemment d’une enquête à l’autre, les velléités sont fortes. 82% des moins de 25 ans interrogés pour l’enquête L’image de la vie associative en France déclarent souhaiter adhérer à plus ou moins court terme à une association (5). Cette tendance se retrouve dans les résultats des vagues successives du Baromètre du CIDEM : 73% des 18-24 ans ont envie d’être membre d’une association en janvier 2004 (69% en avril 2003 et 73% en février 2002). Certes, la proportion des jeunes qui passent effectivement à l’acte est plus faible, ce qui pose d’autres questions, mais il convient de retenir l’attractivité du secteur associatif sur cette partie de la population. Il est également important de rappeler que cette opinion se forge en référence à d’autres organisations. En effet, si les associations sont actuellement bien perçues, ce n’est pas seulement du fait de leurs qualités propres, c’est aussi parce que le champ politique l’est nettement moins bien.
Usage et engagement
Dans les faits, d’après l’enquête de l’INSEE, 43,4% des 15-30 ans sont adhérents d’au moins une association contre 45% de l’ensemble des Français (6). Ils y sont légèrement moins présents que leurs aînés : 44% des 40-49 ans, 46% des 50-59 ans et 58% des plus de 60 ans. Leur taux de bénévolat est identique à celui de l’ensemble des Français soit 25%. Des variations du taux d’adhésion à l’intérieur de la tranche d’âge des 15-30 ans se constatent également. Les 15-19 ans sont plus présents que leurs aînés avec un taux de 47% contre respectivement 40% pour les 20-25 ans et 43% pour les 25-30 ans. Ces variations tiennent aux usages que les jeunes font des associations, ceux-ci changeant en fonction de leur situation personnelle et de leur activité principale. Par exemple, les plus jeunes les fréquentent souvent pour leurs loisirs et sont influencés dans leurs choix par leurs parents. A l’inverse, les plus âgés sont étudiants ou salariés. De ce fait, ils sont plus autonomes dans leurs choix, ce qui les conduit à diversifier leurs pratiques et font face à d’autres contraintes liées à leur activité principale. Ces jeunes peuvent également être dans des situations précaires ou au chômage. Dans ce cas, leur présence est encore plus faible, s’élevant à 27,5%. Si le taux d’adhésion varie avec l’âge et la situation des jeunes, il diffère également en fonction du sexe mais surtout, en fonction du diplôme et de l’appartenance sociale. Pour résumer, plus le diplôme et le niveau de vie sont élevés, plus le taux d’adhésion augmente. Les enquêtes menées sur le bénévolat des étudiants mettent d’ailleurs très bien en évidence les phénomènes de ségrégation sociale à l’œuvre dans le processus d’engagement (7). Ils varient en fonction des secteurs, celui de la solidarité internationale, surtout si l’engagement se traduit pas un départ à l’étranger, étant particulièrement sélectif.
Les adhésions des jeunes se répartissent principalement entre les associations sportives et culturelles. Parmi les jeunes adhérents, 50,5% le sont des premières et 34,7% des secondes. Viennent ensuite les associations d’anciens élèves (9%), les groupes religieux ou paroissial (7,7%), les associations à but humanitaire (7,4%) et les associations locales ou de quartier (5,9%), les autres types d’associations recueillant moins de 5% des adhésions. Les variations entre les plus jeunes et les moins jeunes se confirment et entérinent le constat d’un usage différencié des associations en fonction de l’âge et de l’activité principale. Ainsi, les 15-19 ans sont davantage présents dans les associations sportives (55,2%) alors qu’ils sont nettement moins présents que leurs aînés dans d’autres types d’associations. Par exemple, dans les associations à but humanitaire, parmi les jeunes adhérents, 3,2% des 15-19 ans le sont contre 8,8% des 20-24 ans et 10,2% des 25-30 ans. Les plus jeunes s’orientent donc vers des associations au sein desquelles ils pratiquent principalement une activité de loisirs, alors que les moins jeunes investissent de manière plus importante des associations à vocation altruiste ou militante. Pour les plus jeunes, il n’est pas évident qu’il faille en déduire un rapport strictement utilitaire au secteur associatif, une forme de consumérisme qui viendrait s’opposer à une démarche plus altruiste, car une partie d’entre eux est bénévole en leur sein. Le fait que l’adhésion associative s’opère en faveur de certains secteurs est en fait également imputable à la structure du secteur associatif. Les écarts renvoient aussi à l’acquisition d’une l’autonomie dans le choix des activités sociales, à la transformation progressive des intérêts personnels et au processus de socialisation politique. Cela se perçoit nettement en s’intéressant, par exemple, aux modalités de rencontre avec l’association fréquentée. Si les proches sont les principaux prescripteurs (cités par 37,5% des 15-30 ans), chez les plus jeunes, ils sont suivis de près par les membres de la famille (26,6%) alors qu’à partir de 20 ans, les associations sont connues sur le lieu d’étude ou de travail, voire sont directement créées.
A chaque âge sa vocation
Les motifs d’adhésion à une association reflètent les différences entre les tranches d’âge. Trois dimensions peuvent ainsi être mises en évidence : la dimension relationnelle (rencontrer des personnes, partager une passion pour une activité, etc.), la dimension altruiste (pour aider les autres, pour me rendre utile, défendre mes idées et mes valeurs, etc.) et la dimension utilitariste (pour me distraire, pour me former, etc.). La dimension utilitariste est la plus présente chez les 15-30 ans. 63,5% citent l’item « pour vous épanouir, pour occuper votre temps libre ». Elle est suivie de près par la dimension relationnelle, citée par 60,7% (« pour rencontrer des personnes qui ont les mêmes préoccupations, pour se faire des amis ») puis, par la dimension altruiste. « Pour être utile à la société, pour faire quelque chose pour les autres » est choisi par 29,7% et « pour défendre une cause », par 24,7%. La recherche d’un épanouissement est prépondérante chez les 15-19 ans : 77,8% contre un peu plus de 50% chez les plus de 20 ans, alors que la vocation altruiste est moins présente : 12% (défendre une cause) contre environ 30% pour les plus de 20 ans. En revanche, la dimension relationnelle est partagée par l’ensemble des jeunes, tous cherchant à faire des rencontres. Aux motifs d’adhésion s’adossent également des attentes à l’égard du monde associatif, en particulier lorsque les jeunes optent pour une association à vocation altruiste. En insistant sur le désir d’être utile, ils attendent également de l’association qu’elle leur offre la possibilité d’être efficace. Davantage sensibles à des logiques de projets, les jeunes semblent éprouver, peut-être plus que leurs aînés, le besoin de constater le résultat de leurs actions. Ils ne se donnent pas nécessairement comme vocation de changer la société, même s’ils sont attachés à des valeurs, mais tentent d’apporter des contributions ponctuelles, dont ils choisissent la teneur.
(1) 15-35 ans : les individualistes solidaires, SCP Communication pour l’Observatoire de la Fondation de France, février 2007
(2) Les jeunes et la citoyenneté, Sondage exclusif CSA / Aujourd’hui en France / France Loisirs, janvier 2000
(3) Muxel A., Cacouault A. (dir.), Les jeunes d’Europe du sud et la politique, Coll. Logiques politiques, L’Harmattan, 2001.
(4) 15-35 ans : les individualistes solidaires, SCP Communication, Fondation de France, février 2007