Altermondes



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Vers un changement global ?

PAR David Eloy - AltermondesKarine Besses - Altermondes


Pour conclure ce hors série, Altermondes a souhaité faire débattre un panel d’acteurs sur la question des finalités du commerce équitable. La parole à Michel Besson, directeur de Andines et représentant de Minga, Christian Chavagneux, journaliste à Alternatives économiques, Victor Ferreira, directeur général de Max Havelaar France, Laurent Levard, délégué général de la Fédération Artisans du Monde et Geneviève Savigny, secrétaire générale de la Confédération paysanne.


David Eloy : Comment définiriez-vous l’objectif global du commerce équitable ?

Geneviève Savigny : La Confédération paysanne n’est pas l’acteur de référence en la matière. Pour nous, le commerce équitable, c’est une alternative qui met un pied dans la porte du combat pour un commerce plus juste au niveau mondial. C’est une entrée en matière qui permet de faire avancer un petit peu les choses.

Victor Ferreira : L’élément essentiel qu’il ne faut pas oublier et que l’on oublie souvent, c’est que l’on se concentre d’abord sur des producteurs et des travailleurs au Sud. La question des changements dans les règles du jeu vient après. Du point de vue du développement, la grande innovation du commerce équitable, c’est que ce sont les producteurs qui déterminent leur mode de developpement. Cette démarche est fondamentalement opposée à l’assistanat. C’est pourquoi le point clé du commerce équitable, c’est le renforcement des organisations de producteurs et de travailleurs.

Michel Besson : Le débat doit permettre l’expression sereine de plusieurs approches car, dans le domaine du commerce équitable, il y a différentes approches. Celle qui est la plus médiatisée est celle qui est Sud-Nord, qui se limite à l’achat de certains produits dans certaines parties du monde. A Minga comme à Andines, nous sommes des commerçants. Nous vivons de notre travail. Nous considérons que le commerce ne se limite pas aux producteurs et aux consommateurs, qu’il est constitué de filières.
D’ailleurs, pour nous, le commerce équitable n’existe pas. Ce qu’il faut, c’est introduire de l’équité dans le commerce, avec tout le monde, pour tout le monde, tout au long de la filière. Il faut se battre politiquement, au niveau des droits, pour mettre de l’équité au quotidien. Notre approche est plus générale. On travaille, en solidarité, tout au long de la chaine, du producteur au vendeur (qui est en train de disparaitre, à cause du bulldozer de la grande distribution). Evidemment, il faut faire particulièrement attention aux partenaires (notamment les producteurs de certains pays) qui sont plus écrasés que d’autres et à certains segments de la filière.

Laurent Levard : Il faut se resituer dans un contexte global. Aujourd’hui, près de 4 milliards de personnes vivent dans la pauvreté. Pour bon nombre d’entre elles, cette situation est en partie liée au caractère injuste des relations commerciales. L’objectif du commerce équitable est double. D’abord, il doit donner aux personnes qui en sont directement bénéficiaires les conditions d’être inserées dans des échanges plus équitables qui leur permettent de vivre dignement de leur travail. Ensuite, et c’est peut-être le plus important, il doit contribuer à un changement plus global des échanges internationaux.
Il y contribue de multiples manieres. Par le renforcement des organisations de producteur et de travailleurs, dont on se dit qu’il finira par influer aussi sur le rapport de forces dans toute une série de relations politiques, sociales et économiques dans lesquelles ces organisations se trouvent impliquées. Par la sensibilisation de l’opinion publique qui a remis dans le débat public et interntional, les questions de prix des produits agricoles, de rémunération du travail, de conditions de travail. En tant qu’alternative, le commerce équitable montre qu’un autre type de commerce est possible et replace le développement humain au coeur du débat.

Christian Chavagneux : On n’a jamais vu un pays en développement réussir à se développer en étant fermé. Pour autant, est-ce qu’un pays dont le commerce est ouvert sur la mondialisation va automatiquement mieux ? On sait bien que non. Le commerce équitable est intéressant pour la question suivante : est-ce que, par ce mode d’insertion dans le commerce mondial, on favorise le dévéloppement d’un pays ou pas.

Geneviève Savigny : Pour relativiser l’impact du commerce équitable, sans vouloir le dévaloriser, j’aimerais rappeler qu’il représente moins de 1% du commerce mondial. Il n’est qu’une modeste mesure pour contrebalancer les effets néfastes de la mondialisation. Un exemple. Jusqu’en 1989, le prix du café sur le marché mondial etait maintenu à un niveau suffisamment rémunérateur. Depuis que les Etats-Unis se sont retirés des accords internationaux sur le café, les prix ont complètement chuté. D’après une étude de la CNUCED, dans les années 80, la vente de café au détail s’élevait à 30 milliards de dollars dont 10 à 12 milliards revenaient aux producteurs. Aujourd’hui, on en est à 80 milliards de dollars, mais il n’y en a que 5 qui vont aux pays producteurs. L’inéquité des échanges s’est globalement accrue. On peut donc toujours essayer de contrebalancer par des filières équitables mais s’il n’y a pas un véritable combat pour que les règles du commerce mondial soient plus justes, on ne s’en sortira pas. Les pays du Sud ne s’en sortiront pas.

David Eloy : Le commerce équitable a donc une valeur d’exemplarité ?

Geneviève Savigny : Pour nous, oui. Il permet d’expliquer nettement plus facilement les choses, d’intéresser beaucoup plus de monde qu’un débat sur l’OMC et les échanges mondiaux.

Victor Ferreira : Cette question de l’exemplarité est extrêmement importante. Je voudrais revenir sur ce qui vient d’être dit. D’abord, le commerce équitable, ce n’est pas simplement 3 ou 4 %. Prenons l’exemple de la Bolivie. 30% du café est exporté sous les conditions du commerce équitable. L’impact va bien au-delà d’une meilleure qualité de vie pour les personnes. Il s’étend à l’ensemble d’une région. Le commerce équitable appuie le renforcement des organisations de producteurs qui développent des capacités de négociation beaucoup plus importante.
Par ailleurs, n’oublions pas la sensibilisation des consommateurs. Quand les citoyens sont sensibilisés, mobilisés, les pouvoirs publics doivent davantage prendre en compte leurs demandes. C’est la même chose pour des entreprises qui se posent des questions qu’elles ne se posaient pas avant, pour repondre aux demandes des consommateurs. C’est un élément extrêmement important. Enfin, que ce soit l’OMC ou la CNUCED, de plus en plus d’institutions internationales commencent à considérer le commerce équitable comme une expérience à analyser, un exemple dont elles pourraient s’inspirer pour construire un commerce qui soit plus juste.

Michel Besson : L’analyse de Victor Ferreira, c’est celle d’une organisation, Max Havelaar, ce n’est pas forcément la définition DU commerce équitable. En tout cas, ce n’est pas la nôtre. Je ne vais pas remettre en cause ce qui a été dit de l’impact au niveau local, mais ce qui nous, nous intéresse, c’est la filière. Quels sont les effets de toute l’opération ? Où sont vendus les produits ? Quelles sont les marges des uns et des autres ? Est-ce que les salaires sont équitables ? Nous sommes dans un pays où la grande distribution – ce n’est pas un jugement moral, c’est une analyse – est en train d’écraser de nombreux travailleurs. On est en droit de se poser des questions. Il faut s’intéresser aux conséquences de ce que l’on fait. En tant que citoyens, en France, nous avons simplement envie de nous réapproprier notre vie economique. C’est ça l’objectif global pour nous. D’où la pétition que nous avons lancée et qui s’appelle “Pour un commerce equitable partout”. Il faut penser aux citoyens, qui ne sont pas uniquement des consommateurs, mais aussi des travailleurs, des producteurs, dont beaucoup n’ont pas de boulot. Il faut donc créer de l’équité partout, en sachant que l’on est face à des problèmes qui nous depassent. Il faut être modeste et garder en tête que ce n’est pas nous qui allons résoudre les problèmes de la planète.

David Eloy : Est-ce que cela signifie que vous ne faites pas de lobbying ?

Michel Besson : Bien sûr que si. On en fait tout le temps. Le réseau Minga compte 80 boutiques. Tous les jours, on discute avec les gens qui viennent nous voir. On s’organise aussi pour rencontrer les élus à tous les niveaux. Bien sûr que l’on fait ce travail, comme tout le monde. Sans prétention.

Laurent Levard : Moi, ça me gêne d’entendre qu’on ne va pas résoudre les problèmes de la planète. Bien sûr, il faut être modeste mais je crois que c’est très dangereux de s’exclure du mouvement qui vise à résoudre les injustices du système économique. Geneviève disait tout à l’heure que le commerce équitable peut contrebalancer les effets du commerce traditionnel. Il faut faire très attention. Si on se contente de dire que l’on va contrebalancer, sans avoir comme objectif de contribuer à des changements plus globaux, non seulement on risque de rester marginal, mais en plus on risque de servir d’alibi à ceux qui, précisément, ne veulent pas changer les choses dans leur globalité. Nous entendons tous déjà des discours du type :“Le commerce équitable, c’est très bien. Ca permet aux consommateurs un peu plus conscients que la moyenne de se donner bonne conscience sans aller plus loin”. Il faut que nous posions d’emblée, au coeur de l’objectif du commerce équitable, notre volonté de contribuer au changement des règles du commerce international. On en arrive donc notamment à la question de l’intervention publique. Nous partageons tout à fait l’idee qu’il faut revenir à une régulation des marchés agricoles mondiaux, que les institutions multilatérales doivent reconnaître le droit des Etats ou des ensembles régionaux à protéger leur marché intérieur. C’est cela le plus important. Les institutions multilaterales doivent reconnaître la primauté des droits sociaux et des questions environnementales sur les règles du libre échange.

David Eloy : Ce discours est-il partagé par l’ensemble des acteurs du commerce équitable ?

Christian Chavagneux : N’importe quel économiste un peu ouvert aujourd’hui dit : “Le libéralisme ne suffit pas. Il faut des pouvoirs politiques locaux. Il faut donner des protections à l’agriculteur…” On peut demander une régulation du commerce mondial sans que cela ait quelque chose de spécifiquement équitable. On est en train d’avoir une discussion politique sur quelle gouvernance mondiale pour le commerce international.

Geneviève Savigny : Le plaidoyer est aussi un rôle du commerce équitable. Si on se contente de l’utiliser comme une pédagogie qui donne bonne conscience, c’est comme si on se contentait de faire de la vente directe au niveau local. La vente directe, c’est effectivement une solution pour un certain nombre de producteurs, mais notre combat syndical ne s’arrête évidemment pas là. Parce qu’on sait bien que si on ne trouve pas de solutions pour l’ensemble des producteurs, alors, on est à côté de notre mandat. Je pense que le commerce équitable est sur une même réflexion.

Michel Besson : Je ne sais pas si toutes les organisations qui se disent de commerce équitable s’immiscent dans la politique, plus ou moins sans doute. Nous bien sûr, on se situe sur le plan politique. Nous n’avons pas envie d’aménager le système capitaliste. Nous pensons qu’il est dépassable. Donc, nous les travailleurs, on agit politiquement, autant que faire se peut, même si on n’a pas de subventions pour ça.

Karine Besses : Quelles sont vos propositions pour changer les règles du jeu ?

Michel Besson : Tous ici, nous parlons de l’OMC, de la Banque mondiale et de la volonté d’arriver à une régulation qui remette en cause le système en soi. On parle bien de commerce équitable, mais on ne remet pas en cause la division internationale du travail. On importe toujours des matières premières, comme au temps de la colonisation. Dans tous les pays où Minga travaille, il y a des organisations syndicales. Ce que nous disent les travailleurs, c’est qu’ils veulent bien nous vendre du café, mais qu’ils veulent le transformer sur place, gagner la plus-value. Quand vous importez un café tranformé ici, c’est 8 % de taxes douanières. Par contre, il n’y a pas de taxe sur le café vert (1) . C’est une mesure pour protéger les grandes entreprises. Le coton, c’est la même chose. Même si on le veut, on ne peut pas transformer sur place, parce qu’on est face à un monstre qui s’appelle le capitalisme. Bien sûr on a envie de changer tout cela, on ne reste pas dans notre petit coin. Nous, avant de travailler dans une région, avant d’aller voir les producteurs qui nous interpellent, on va voir les organisations syndicales. On ne va pas leur donner des leçons, mais les écouter, faire des alliances et se battre tous ensemble. La solution, c’est de s’unir et d’essayer de changer les choses, de manière réformiste si on ne peut pas faire autrement, avec l’espoir que l’on vivra un jour dans notre société de manière complètement différente.

David Eloy : Y-a-t-il une stratégie collective des acteurs du commerce équitable sur cette question des taxes ?

Christian Chavagneux : Le café vert est peu taxé mais les produits transformés sont très taxés. Si on dit qu’il faut réduire les taxes pour que le café vert puisse être transformé, cela veut dire qu’il faut libéraliser.

Geneviève Savigny : On peut aussi taxer le café vert.

Laurent Levard : La réponse n’est pas forcément la libéralisation. Je ne pense pas que cette question des taxes soit le principal problème pour les pays du Sud. Je crois que le premier problème, c’est surtout que le droit des pays ou des ensembles régionaux à protéger leur industrie ou leur agriculture est de plus en plus remis en cause. Pourtant, on sait bien que, pratiquement sans aucune exception, les pays ou les régions qui ont réussi leur processus de developpement, l’ont pu parce qu’ils ont mis en place des protections pour leur secteur agricole ou industriel. Aujourd’hui, les différentiels de productivité sur les marchés mondiaux sont tels qu’un producteur africain qui cultive manuellement et qui est mis en concurrence avec un agriculteur américain ou brésilien qui possède des centaines d’hectares, ne peut sortir de son travail qu’une rémunération misérable. La question de la protection est centrale.

Karine Besses : A Propos de protection, quel lien faire avec le commerce équitable ? En Afrique, beaucoup d’organisations paysannes comme le ROPPA (2) ne se revendiquent pas du commerce équitable et ne l’abordent pas dans leurs réclamations de souveraineté alimentaire.

Victor Ferreira : Il me semble que nous sommes en train de mélanger des choses. La nécessité absolue d’une régulation internationale et celle, encore plus importante, de la protection des marchés, sont des questions partagées par nombre d’analystes et de militants. Le commerce équitable n’est qu’une action parmi d’autres. Il faut rappeler aussi que Max Havelaar est clairement sur une dynamique de dénoncer et proposer. Le commerce équitable permet de renforcer les organisations du Sud, de sensibiliser les consommateurs du Nord, d’impliquer des entreprises, etc. Aujourd’hui, au sein de chaque entreprise, il y a un « Mr Développement durable ». Derrière ce terme, il y a, bien sûr, tout et n’importe quoi mais il n’existait même pas il y a 5 ans. Les entreprises se rendent compte que les consommateurs et les citoyens sont sensibles et prêts à agir sur ces questions ; la croissance de la part du commerce équitable dans les actes d’achat le montre. On n’en est qu’au début. Le commerce équitable ne va pas tout changer, mais plus il sera fort, plus on se dira qu’il y a quelque chose à faire. En 2002, 5% des Français avaient entendu parler du commerce équitable. Aujourd’hui, ils sont 75%. Il y a une croissance extraordinaire.

Michel Besson : On parle bien là d’UNE approche du commerce équitable.

David Eloy : Comment, justement, dans cette dynamique de dénoncer/proposer et de construire quelque chose, parvenez-vous à travailler avec les entreprises ?

Victor Ferreira : Notre premier boulot, c’est de trouver des débouchés aux producteurs. Il faut donc être présent partout où les gens font leurs courses. Il se trouve que, dans leur grande majorité, les Français les font au supermarché. Le commerce équitable, c’est aussi un exercice de démocratisation de l’acte d’achat : n’importe quel consommateur doit avoir accès aux produits équitables. Un autre élément. Pour changer les choses, on peut être soit dans une logique alternative, soit à l’intérieur du système. Ces deux logiques ne s’opposent pas forcément. Nous avons fait le choix de nous intégrer au commerce tel qu’il fonctionne, de travailler avec des entreprises tout en leur proposant de modifier leurs modalités d’achat et avec des distributeurs pour qu’ils proposent des produits. Pour nous, le fait de travailler avec des entreprises qui s’engagent à respecter notre cahier des charges s’inscrit déjà dans la transformation, même si elle n’est pas radicale. En ce qui concerne la grande distribution, il ne s’agit pas pour nous de la transformer mais de tenir compte d’une réalité. Si les consommateurs connaissent le commerce équitable, c’est parce qu’ils ont trouvé des produits dans leur supermarché.

David Eloy : Démocratiser l’acte d’achat, ce n’est pas démocratiser la filière.

Victor Ferreira : Non. Ce que l’on explique aux gens, c’est que nous nous situons par rapport aux producteurs. Nous ne disons pas que les caissières de supermarché ou les travailleurs sur les bateaux sont mieux payés quand il y a des produits équitables dans le magasin ou dans les containers. Notre action est clairement limitée mais elle a un impact extraordinaire, au niveau des consommateurs, au niveau du Sud.

Geneviève Savigny : L’effet pervers, c’est de donner une nouvelle vertu à des acteurs du commerce qui n’en ont pas. Je pense à Edouard Leclerc qui met en avant son côté « équitable ». C’est une arnaque pour le consommateur. Je suis bien d’accord – et c’est le cas pour des producteurs au Nord aussi – qu’il faille vendre aux grandes surfaces. On est obligé. En même temps, ça leur donne une image de marque à bon prix. Equitable ou pas, local ou pas, ce que veut la grande distribution, c’est de la marge. Il y a là un vrai problème.

Victor Ferreira : C’est pour cela que je disais qu’on ne va pas tout transformer. On peut mettre beaucoup de choses dans le terme « commerce equitable ». Pour nous, c’est permettre à des producteurs de vivre mieux et de prendre en charge leur destin. Max Havelaar ne fait pas la promesse que toute la filière est équitable. Il y a des contradictions – c’est la réalité du marché -, nous les assumons. C’est avec d’autres organisations que nous ferons bouger d’autres choses.

Laurent Levard : Je pense que Max Havelaar se voile un peu la face. Lorsqu’on entend Victor Ferreira, on a l’impression que le fait d’agir en partenariat avec un acteur économique est totalement neutre. Or, ça a forcément des conséquences. Geneviève l’a mentionné : le commerce équitable permet à Carrefour et d’autres de se donner une bonne image de marque et de faire oublier leurs pratiques commerciales ou sociales scandaleuses. Max Havelaar doit donc aussi mettre des limites. Autre exemple : travailler avec la grande distribution, sans lui imposer des conditions plus strictes, a des conséquences pour le commerce équitable lui-même. Je me souviens d’un discours prononcé par Michel Edouard Leclerc, en 2006, devant différents fournisseurs du commerce équitable. Il disait : « Vos prix équitables sont trop élevés. Vous devez les rabaisser et les mettre au niveau du prix des autres produits. Si vous ne le faites pas, on créera notre propre marque de distributeur ». On voit bien tous les effets pervers que cela peut induire : mise en concurrence des fournisseurs qui vont essayer de réduire les coûts à droite à gauche avec les conséquences sociales que cela suppose et peut-être, in fine, une incidence sur le prix au producteur.
Ce que fait Max Havelaar n’est pas neutre. Je pense qu’il faudrait dire à la grande distribution : « Vous faites du commerce équitable. Ca ne vous coûte rien. Au contraire, ce n’est que du plus pour vous. Mais au moins, vous ne touchez ni aux critères, ni au prix ». Je sais que ce n’est pas facile, car vous êtes dans un contexte concurrentiel. Mais je crois que vous auriez tout à gagner pour la défense du commerce équitable à être très fermes sur un certain nombre de points.

Victor Ferreira : Les produits labellisés Max Havelaar répondent tous aux critères du cahier des charges du commerce équitable. Il faut être clair là-dessus : il n’y a pas de négociation sur les critères. Est-ce qu’on a la capacité d’exiger davantage ? Dans certains cas, oui. Par exemple, des distributeurs ont accepté de réduire leurs marges ou d’investir pour diffuser les produits. Tout n’est pas parfait. On a les mains dans le cambouis mais on avance, par exemple sur la sensibilisation des consommateurs.

Michel Besson : Je tiens à redire qu’il n’y a pas UN commerce équitable mais différentes approches. Les citoyens ne sont pas que des consommateurs. Comme Artisans du monde, nous comprenons qu’il faille passer par la grande distribution, qui est là et qui nous surexploite. Mais elle ne sera peut-être pas là tout le temps. Vue la prise de conscience citoyenne, partout dans le monde, nous avons l’espoir que l’on peut, que l’on va faire autrement. Les travailleurs peuvent inventer d’autres systèmes de production et de distribution. On va pouvoir se réapproprier, réinventer nos propres modes de distribution. Nous sommes allés voir les syndicats de travailleurs de Carrefour, nous avons réfléchi avec eux. Pour nous, les alliances, c’est avec les travailleurs, pas avec les patrons.

David Eloy : Cette question des alliances nous amène inévitablement, notamment avec les syndicats paysans, au débat sur un commerce équitable Nord-Nord.

Geneviève Savigny : Le commerce équitable doit être partout. Nous sommes un syndicat paysan mais nous ne sommes pas corporatistes. Nous nous incluons dans une société. Les alliances se concluent au niveau du concret, du plaidoyer et du rapport de force. Tout le plaidoyer auprès de Mr Carrefour ou Mr Leclerc est vain sans des luttes sociales un peu fortes. C’est la même chose avec les pays du Sud. On peut avoir toutes les démarches vertueuses. Mais si les pays du Sud ne bloquent les négociations à l’OMC, le commerce équitable ne suffira pas à les sortir de la situation où ils sont.
Si on réfléchit la production agricole du Nord en terme d’échanges équitables, qu’est-ce que nous, producteurs, allons apporter aux consommateurs ? Comment pouvons-nous porter à la connaissance des consommateurs la situation de l’agriculture paysanne et des petits paysans qui ont du mal à vivre ? Comment faire en sorte que cette notion d’échange équitable soit aussi une façon de nous renforcer ?

Christian Chavagneux : La gamme des alliances non pas possible mais nécessaire aujourd’hui est très vaste : les gouvernements du Nord qui doivent changer leurs règles commerciales ; les gouvernements du Sud qui doivent changer les infrastructures de transport, de distribution et permettre les alliances collectives de producteurs et aux syndicats de s’exprimer ; la responsabilité sociale des entreprises qui doit progresser ; les consommateurs ; les syndicats ; les associations… Le choix des alliances dépend des objectifs qui peuvent être utopiques. En attendant, qu’est-ce que l’on fait ? Comment être à même de changer les rapports de force politiques ? Le principal point d’ancrage est dans le renforcement du pouvoir politique des producteurs. Le commerce équitable n’est pas quelque chose d’économique. C’est une question politique avec des incidences économiques.

Laurent Levard : En matière d’alliances politiques, il y a deux enjeux : contribuer à un changement plus global des règles du commerce international et défendre le commerce équitable (en lien avec la question de la réglementation qui doit permettre d’éviter que n’importe qui se réclame du commerce équitable en faisant n’importe quoi). Sur ces enjeux, les alliances avec les ONG et les syndicats sont fondamentales, mais je voudrais aussi insister sur la nécessité pour les acteurs du commerce équitable de travailler ensemble.
Nous avons une divergence avec Minga. Nous pensons que les enjeux politiques sont tels que nous devons miser sur l’union, au-delà de nos différences de pratiques. D’où l’importance de la Plateforme française pour un commerce équitable (PFCE) et de ce que nous appelons le mouvement international du commerce équitable. Même si certains acteurs ont une vision plus politique du commerce équitable, il faut jouer le jeu de cette fédération au niveau international. Nous avons aussi une responsabilite par rapport à l’ensemble du mouvement du commerce équitable qui n’est pas toujours aussi politisé que nous le souhaiterionst. Et ce, même si nous ne sommes pas toujours majoritaires sur toutes les positions.

Michel Besson : Parlons concret ! Du 26 au 29 octobre, nous organisons le deuxième salon international pour un commerce équitable. Des responsables d’Artisans du monde et de la PFCE sont dans notre comité de pilotage. Fin avril, il y a le Forum nation du commerce équitable. Nous n’avons pas reçu d’invitation pour participer ou co-organiser. Nous sommes pour un débat. Nous pensons que ce n’est pas à une seule organisation, fut-elle internationale, de défendre l’équité dans les transactions commerciales, parce que c’est très compliqué et qu’il peut y avoir différentes démarches. C’est au travers d’un débat citoyen permanent et à partir souvent de pratiques, y compris syndicales, que l’on définira petit à petit ce que peut être l’équité. L’histoire de l’équité dans le commerce, c’est avant tout un enjeu de société qui intéresse tous les citoyens et dont il faudrait que tous en débattent. La loi votée par une infime minorité en août 2005 n’a jamais été discutée démocratiquement ni par les députés ou les sénateurs, ni par les citoyens.

Laurent Levard : Les pouvoirs publics ont un rôle important à jouer, par rapport aux revendications plus globales, mais aussi en tant que consommateurs collectifs de produits équitables. Je pense que c’est un levier pour le développement à venir. Concernant le commerce équitable au Nord. Artisans du monde s’est engagé dans une réflexion pour faire en sorte que ce commerce, qui reconnait aussi le droit des travailleurs du Nord à vivre dignemement de leur travail, soit intégré dans notre démarche. Ceci étant dit, il faut faire attention à trois choses. Tout d’abord, la solidarité internationale, avec une grande partie des populations du Sud qui vit dans des conditions absolument dramatiques, ne doit pas être oubliée. Ensuite, il faut, ensemble, définir les critères du commerce équitable au Nord, avant que des Carrefour ou des Leclerc prétendent avoir la légitimité de le faire. Enfin, le commerce équitable Nord-Nord doit aussi avoir comme ligne d’horizon une transformation plus globale des échanges. Faisons attention à ce que le commerce équitable Nord-Nord ne soit pas une niche de marché qui permette de consommer de meilleurs produits, en se donnant bonne conscience et sans poser les enjeux politiques. Autrement dit, comment contribue-t-il aussi à ce que la Politique agricole commune garantisse une juste rémunération pour l’ensemble des paysans du Nord.

Victor Ferreira : Le commerce équitable permet à un certain nombre de producteurs de vivre un peu mieux. Je crois aussi qu’on en est aux prémisses. Lorsque cette lame de fond arrivera, grâce à l’action des consommateurs, le commerce équitable pourra devenir plus fort et, sans résoudre tous les problèmes du monde, démontrer qu’un autre commerce est possible.

Christian Chavagneux : Je crois qu’on peut être optimiste. Il y a quelques temps, on ne pouvait pas parler de commerce mondial sans qu’on nous dise que le libéralisme était la seule voie. Aujourd’hui, même les libéraux ne croient plus aux vertus innées du libéralisme de manière générale, et particulierement en matière commerciale.

(1) Le café vert correspond au café récolté mais pas encore torréfié.

(2) ROPPA : Réseau des organisations paysannes et de producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest, www.roppa.info




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