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Tchétchénie : une affaire européenne
PAR Alexandre Dubuisson - Journaliste
La guerre en Tchétchénie n’est pas une « affaire intérieure » russe. Inlassablement, les ONG poursuivent la mobilisation. Parce que la Russie fait partie du concert des nations européennes, elle concerne au premier chef les instances de l’Union européennes et ses citoyens.
« Aujourd’hui, en Tchétchénie, c’est la vérité qui est morte avec Anna Politkovskaïa. Ceux qui serrent des mains sans arrêt [à Vladimir Poutine] sont aussi responsables de sa mort », assénait la jeune journaliste tchétchène Milena Terlovea lors de l’hommage rendu le 11 octobre à sa consœur assassinée quatre jours plus tôt (1). Sous les applaudissement nourris de la petite foule rassemblée sur le parvis de Notre-Dame à Paris, Bernard Henry-Levy dénonçait lui « cette horreur qu’est l’élévation récente du président russe à l’ordre de Grand-croix de la légion d’honneur par Jacques Chirac ».
La farce continue
Cette distinction, « un crachat à la face d’Anna Politkovskaïa et des citoyens français », selon BHL, ponctue dramatiquement une suite ininterrompue de lâchetés et de compromissions des instances françaises et européennes depuis le début de la guerre en Tchétchénie en 1994. Il n’est que d’évoquer la mascarade jouée le 21 mars 2005 au Conseil de l’Europe qui réunissait autour d’une table ronde toutes les parties au conflit à l’exception… des séparatistes ! La farce continuait avec l’accession de la Russie le 1er mai 2006 à la présidence de cette institution dont le but est de promouvoir la démocratie et les droits de l’Homme. Le traitement de la question tchétchène est aussitôt intégré dans le suivi global de la Fédération de Russie : « la Tchétchénie n’est plus un sujet d’attention du Conseil de l’Europe en tant que tel, décrypte Martin Rosselot, porte-parole du Comité Tchétchénie de Paris. Elle tient désormais deux pages sur un rapport de cent concernant la Russie ». Le sommet de Lathi entre les 25 et la Russie, consacré aux questions énergétiques, a certes réservé en octobre dernier quelques déconvenues à Vladimir Poutine, (Josep Borrel, le président du parlement européen osant même demander si la Russie « était encore une démocratie »), mais la plupart du temps l’Union européenne fait profil bas devant l’un de ses principaux fournisseurs de gaz et de pétrole.
Avec la mort d’Anna Politkovskaia, et d’autres avant elle, les pressions sur les médias et les ONG prennent une dimension tragique : « certains en Russie dénoncent non pas un retour à l’Union soviétique, mais à l’Allemagne hitlérienne, assure Martin Rosselot. Aujourd’hui il n’y a plus de limites pour ceux qui veulent abattre la société civile dans ce pays ».
Des cris dans le désert
Pourtant malgré le danger, des voix s’élèvent : celles des Mères de soldats ou de Lydia Yusupova, qui malgré les menaces de mort continue d’enquêter inlassablement avec l’ONG Mémorial sur les violations des droits humains en Tchétchénie. En Europe occidentale d’autres voix crient encore dans le désert comme celles du Comité Tchétchénie (2) qui fédère une vingtaine de groupes en France et milite depuis 1999 pour que les autorités européennes s’élèvent enfin contre une guerre qui a coûté la vie à près de 200 000 Tchétchènes depuis 10 ans. Au nombre des initiatives en faveur de la paix, la pétition pour le plan Akhmadov qui prévoyait d’instituer une sorte de protectorat de l’ONU sur la Tchétchénie : « nous avons réuni 20 000 signatures dont 150 de députés européens. Prochaine action envisagée : la traduction de la Russie devant un tribunal d’opinion dans la lignée des tribunaux Russell de la guerre du Viêt-nam », explique Martin Rosselot. Une justice symbolique pour juger les responsabilités d’une guerre bien réelle dont la violence gangrène peu à peu toute la société russe. Plus d’un million de soldats de la Fédération sont passés par la Tchétchénie depuis 10 ans : ils en reviennent souvent traumatisés et violents. Mais la propagande du régime à grand renfort de loi « anti-terroristes » criminalisant par exemple les opposants à la guerre dans le Caucase flatte un nationalisme malsain et banalise le racisme anti-caucasien en Russie. En 2003 et 2004, la Russie était la première nationalité d’origine des demandeurs d’asile dans les 33 pays les plus industrialisés…
(1) Journaliste au Novaïa Gazeta, Anna Politkovskaïa a été assassinée à son domicile le 7 octobre. Elle est l’auteur de "Tchétchénie, le déshonneur russe" (Gallimard, 2006)
(2) Plus d’information : www.comite-tchetchenie.org