Comment garantir la qualité sociale ?
PAR May Wong - Asia Monitor Resource Center (AMRC) - Hong Kong
Comme le démontre May Wong (AMRC, Chine) (1), la qualité sociale d’un produit ne peut être garantie sans y associer étroitement les syndicats et organisations de travailleurs
Dans les pays du Nord, beaucoup de gens pensent que la Chine est le grand vainqueur de la libéralisation du commerce. Pourtant, nous qui travaillons depuis 1993 avec des ouvriers chinois, nous pouvons certifier qu’au contraire, les ouvriers paient un lourd tribut pour gagner juste de quoi vivre. Les salaires sont bas, les heures supplémentaires obligatoires et non rémunérées. Il n’y a pas de liberté d’association ou d’accord de négociation collective. Le manque de formation en matière d’hygiène et de sécurité cause régulièrement des accidents du travail. Dans la plupart des usines, les femmes, qui représentent la majorité de la main d’œuvre, ne bénéficient pas de congés maternité et sont obligées de quitter l’entreprise, sans aucune compensation, lorsqu’elles sont enceintes.
Le chat et la souris
La persistance de cette situation atteste des limites des méthodes de monitoring et de vérification indépendante, telles qu’elles sont pratiquées aujourd’hui et qui ne sont, bien souvent, pas appropriées pour les usines chinoises. A titre d’exemple, les travailleurs qui souhaitent signaler une violation de leurs droits n’ont d’autre recours que de s’adresser directement à leur patron ! Et beaucoup n’osent pas le faire, de peur d’être renvoyé. Il faudrait donc proposer des mécanismes alternatifs d’enregistrement des plaintes des travailleurs.
En Chine, les entreprises jouent constamment avec les auditeurs sociaux : nous appelons ça le jeu du chat et de la souris. Certaines rédigent des livres de comptabilité en quatre exemplaires, en fonction de la personne à qui il sera remis. D’autres fournissent des réponses modèles aux ouvriers qui seront communiquées aux investisseurs ou auditeurs… ce qui signifie que les informations censées provenir des travailleurs eux-mêmes ne sont pas toujours fiables. Enfin, beaucoup d’usines ont un système de sanction et de récompense. Si l’ouvrier donne la « bonne » réponse à un auditeur, il sera récompensé de 5 à 10 €.
Bien sûr, ces entreprises se justifient et accusent les filières d’approvisionnement, imprévisibles et instables, la pression des acheteurs internationaux, toujours à la recherche de prix bas, les délais de fabrication trop courts, etc. Elles se plaignent également de la confusion entre les normes et les codes de conduite qui leur sont imposés. En Chine, les usines sous-traitent souvent pour plusieurs marques qui ont, chacune leur propre code de conduite et des exigences spécifiques en matière d’audits, etc. Comment, dès lors, mettre en œuvre des démarches éthiques cohérentes ? Et surtout qui va prendre en charge le coût de la mise en conformité ? Si certains considèrent que les usines chinoises devraient financer cette mise aux normes, ces dernières soutiennent que cela augmenterait leur coût de production. Les excuses ne manquent pas pour ne rien faire.
Ouvriers associés
De notre point de vue, ce qui compte le plus ce sont les demandes des _ ouvriers qui sont, eux, légitimement, soucieux de garder leur emploi et de recevoir un salaire "convenable". Les ouvriers se plaignent de ne connaître ni le code de conduite de leur entreprise, ni même les lois locales. Ils voient de nombreux auditeurs enquêter dans leur usine mais, surtout, ils constatent que leur situation ne s’améliore pas. Ils aimeraient donc être informés des résultats et des recommandations des audits. Il est rare que l’entreprise les traduise à ses employés.
_ Au Nord comme au Sud, ONG et syndicats ont développé des approches alternatives. En 2001, l’AMRC et d’autres organisations de Hong Kong se sont engagées dans un projet de formation dans les usines chinoises. Avec l’accord de Adidas, Reebok et Nike, elles ont organisé, chez l’un de leurs sous-traitants communs, une première formation sur les conditions d’hygiène et de sécurité. Dans un pays où les syndicats ne sont toujours pas libres, le plus important est qu’au-delà de son thème, cette formation a permis la création d’un comité d’hygiène et de sécurité dans l’usine, une première étape indispensable vers des mécanismes efficaces de communication entre les ouvriers et les patrons.
Ces dernières années, on a pu observer quelques améliorations dans la situation des travailleurs mais, globalement, les obstacles sont encore nombreux, notamment de la part des entreprises chinoises, réfractaires au moindre changement mais aussi, plus grave, des marques et des clients, dont le soutien reste largement insuffisant.
Les consommateurs européens ont de nombreuses attentes qui convergent avec celles des ouvriers mais qui en diffèrent aussi parfois. Comment garantir la qualité sociale des produits qu’ils achètent ? Certains parlent de la mise en place de normes de qualité sociale. Nous devons être très prudents et expliquer aux consommateurs que les normes et systèmes ne doivent pas remplacer la négociation collective. Les syndicats d’ouvriers doivent rester les premiers responsables de la défense des droits de l’Homme au travail.
(1) Plus d’information : www.amrc.org.hk