Point de vue : L’ambiguïté des acteurs non-étatiques
PAR Thierry Hommel - IDDRI
Thierry Hommel, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), analyse la rivalité qui oppose ONG et multinationales sur le développement durable. Un point de vue à contre-courant.
Il est couramment admis que les Organisations non gouvernementales – ONG - concourent à la mise en œuvre du développement durable, en tant que « lanceurs d’alertes » visant à faire émerger de nouvelles préoccupations environnementale et sanitaire sur la scène publique ; et en tant que « contre lobby », attaché au maintien d’enjeux environnementaux et sanitaires sur la scène publique. Désormais, les ONG développent de nouvelles fonctions comme la recherche de financement pour des projets de conservation environnementale ou l’expertise et la contre expertise environnementale et sanitaire, etc.
Parallèlement, l’entreprise, autre acteur non étatique, gagne en importance et en légitimité dans la mise en œuvre du développement durable. A travers des politiques volontaristes de responsabilité sociale et environnementale, des stratégies d’investissement respectueuses des cultures locales et des patrimoines écologiques, le mécénat… l’entreprise monte au créneau du développement durable. Les firmes jetteraient ainsi les bases d’une croissance équitable et partagée, à travers leur contribution classique - la production et l’offre de biens et de services - mais également à travers la multiplication des prises de responsabilité collectives relevant traditionnellement de l’action des autorités publiques.
Nouvel élan donc, pour un acteur dont la puissance, lorsqu’il s’agit d’entreprises transnationales, en fait l’objet de toutes les attentions et parfois, la cible de toutes les contestations. De facto, le potentiel de nuisance de ces entreprises est considérable. L’activité économique, quand bien même elle serait conduite dans les règles de l’art, impacte l’environnement. Par ailleurs, les entreprises transnationales disposent de ressources financières qui leur permettent de jouer des stratégies boursières apparemment peu conformes avec l’intérêt général. Elles possèdent aussi les ressources financières, intellectuelles et techniques suffisantes pour peser sur l’orientation du progrès (a). En dépit de cela, voir dans leur activité économique l’obstacle principal à l’avènement d’un développement durable, ou, comme cela semble être le cas aujourd’hui, l’épicentre de son impulsion relève a priori du leurre ou du malentendu… et symétriquement, faire des ONG environnementalistes le principal relais pour sa mise en œuvre apparaît tout aussi hasardeux.
Double jeu
Depuis les années quatre-vingt, le développement durable a émergé comme une problématique globale qui oriente la réflexion sur les modes de développement possibles de la société. Selon cette conception, le développement durable est un projet collectif, de société et de gouvernement, qui ne concerne pas seulement la façon de produire mais renvoie également à la façon d’habiter, de consommer, de se déplacer ou de revendiquer de nouveaux droits. Sur ce terrain, le problème posé par les multinationales dépend moins de leurs impacts sur l’environnement que de leur influence idéologique et politique qui, parfois, freine volontairement les remises en cause et les initiatives des gouvernements nécessaires pour défricher la voie du développement durable. Que les entreprises aient à se sentir concernées et le soient par le développement durable ne fait aucun doute. De là à y situer l’essentiel des enjeux, pour finalement circonscrire la problématique aux stratégies que les entreprises peuvent promouvoir pour assurer leur propre avenir à long terme en négociant mieux l’acceptation de leurs activités par différentes catégories de partenaires, il y a erreur.
Si les ONG, elles, ne freinent généralement pas ces remises en cause, c’est en cherchant parfois à les forcer qu’elles deviennent également des obstacles au changement et des ressorts de l’immobilisme ; a priori orientée par la recherche du bien être collectif, il est saisissant de constater que l’acteur ONG se pose, en matière d’influence idéologique, souvent en concurrent de l’action publique. Ce concurrent, pas plus que l’Etat, ne peut faire preuve de son impartialité ; mais, à la différence de ce dernier, il ne bénéficie pas de mandat légitime pour intervenir et, poussé par des dynamiques concurrentielles internes entre ONG, il pratique parfois trop stratégiquement une surenchère teintée de catastrophisme et de manichéisme, clivant les différentes franges de la _ Bien sûr, entreprises et ONG ne sont pas des acteurs homogènes, et il convient d’éviter les amalgames. Reste que certains jeux stratégiques souterrains entretenus tant par les entreprises que par les ONG continuent, volontairement ou non, de contrecarrer les initiatives de coordination initiées par la puissance publique et les institutions internationales... et font parfois douter des motivations affichées par ces acteurs lorsqu’ils convoquent l’intérêt général et le développement durable.
(a) Les entreprises sont en effet aujourd’hui la première source de financement de la recherche dans le monde.