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PAR David Eloy - Altermondes
A travers "Le cauchemar de Darwin" (1), plus de 300.000 spectateurs ont été sensibilisés au désastre de la pêche en Tanzanie. Mais comme l’explique Margaret Nakato (Katosi women fishing group), le réalisateur aurait tout à fait pu poser sa caméra en Ouganda
L’Ouganda, autre pays riverain du lac Victoria, autre victime de l’exploitation de la perche du Nil. Comme en Tanzanie, la pêche est une activité très lucrative. Elle génère plus de 100 millions de dollars de recettes et emploie jusqu’à 700.000 personnes. Comme en Tanzanie, les effets pervers de ce "miracle économique" se font sentir. "L’odeur de poisson crevé imprègne la plage du port de Gaba, au sud de Kampala, rapporte Gabriel Kahn, journaliste à Syfia international. Des arêtes, des têtes, des peaux, des morceaux de chairs de poisson s’étalent sur des centaines de mètres à l’air libre […] Un commerce à double échelle, les filets pour l’Europe, les arêtes pour l’Afrique".
Margaret Nakato est membre du Katosi women fishing group (KWFG), une association ougandaise de soutien aux femmes de Katosi, port-village sur le lac Victoria. De passage en France pour Alimenterre (2), elle témoigne du combat des communautés de pêcheurs pour survivre.
Quelle est la situation du secteur de la pêche en Ouganda ?
Du point de vue des industriels, la situation de la pêche en Ouganda est plutôt bonne : les exportations de poissons contribuent à 20% du PIB. Par contre, sur le terrain, là d’où vient le poisson, on constate qu’en réalité, peu de personnes bénéficient de ce commerce. Les communautés de pêcheurs vivent dans la pauvreté, sont victimes de la faim, sont confrontés à l’épidémie de sida. La vente des poissons sur le marché mondial a entraîné une hausse considérable de leur prix de vente. Aujourd’hui, rares sont les Ougandais qui peuvent se permettre d’en manger.
Perte de revenus, perte de la sécurité alimentaire mais aussi perte de contrôle sur les ressources du lac. Le développement de l’industrie de la pêche a attiré un nombre croissant de personnes. C’est la bataille pour les ressources en poissons. Des pêcheurs ont même dû abandonner le métier parce qu’ils n’avaient pas les moyens de moderniser leur bateau (3).
Quelle différence avec la Tanzanie décrite dans le Cauchemar de Darwin ? En regardant le documentaire, je m’attendais à voir quelque chose de totalement différent. Et finalement je me suis demandé ce qu’il y avait de nouveau là-dedans. J’ai vu la pauvreté, le sida, des orphelins qui n’ont pas assez à manger, qui ne vont plus à l’école, etc. C’est la même chose en Ouganda.
Comment vous organisez-vous pour surmonter ces difficultés ? Ce sont les femmes qui ont souffert en premier du développement de l’industrie de la pêche. Parce qu’elles transformaient et commercialisaient le poisson. Katosi women fishing group a été créé pour soutenir ces femmes, leur permettre d’avoir un revenu et d’acheter de la nourriture. Nous favorisons la diversification des ressources, pour ne plus dépendre de la pêche. Par exemple, nous soutenons les femmes qui achètent une vache, ce qui leur permet de vendre du lait tous les jours et d’assurer ainsi un revenu quotidien et de quoi manger à leur famille. Nous organisons aussi des formations, par exemple, sur le microcrédit.
Quelles sont les perspectives aujourd’hui ?
Nous devons faire pression pour être associés aux prises de décisions. Sinon, tous nos efforts seront vains. Il faut que les prix remontent. Le prix du fuel et le prix des filets de pêche augmentent mais le prix du poisson pour les pêcheurs, lui, est toujours le même.
Ce n’est pas rentable et c’est dangereux. La surexploitation du lac a déjà diminué les ressources en poissons. Et maintenant, pour gagner plus d’argent, les pêcheurs utilisent des filets qui capturent même les jeunes poissons. Les stocks s’épuisent. A moins d’une réaction rapide, il n’y aura bientôt plus de poissons.
Il faut que les communautés de pêcheurs du lac s’organisent en réseau, non seulement pour améliorer leurs conditions de vie mais aussi pour conserver les ressources en poissons. Les fonds nous manquent encore pour mettre en place un tel réseau mais c’est essentiel pour la survie des communautés.
(1) Le Cauchemar de Darwin, documentaire de Hubert Sauper, MK2
(2) La campagne Alimenterre propose au grand public une autre façon de parler de la faim dans le monde, en insistant sur les causes et en identifiant les moyens réels de la faire reculer (www.cfsi.asso.fr)
(3) Moderniser revient à motoriser le bateau ou acheter un filet de pêche.